Comment avez-vous accueilli l’annonce de ne pas rouvrir les salles de cinéma le 15 décembre ?
Très mal. L’apprendre quatre jours avant a provoqué bien plus qu’une incompréhension, une grande colère. L’annonce nous est tombée dessus comme un couperet, alors que nous travaillions sur cette réouverture depuis près de trois semaines. Tout était prêt pour accueillir le public selon un protocole sanitaire bien plus strict que dans la plupart des commerces qui ont pu rouvrir. Apprendre cette nouvelle en même temps que le grand public révèle un grand manque de considération des professionnels du cinéma, et une profonde méconnaissance du fonctionnement de notre industrie.
Comment définiriez-vous un « cinéma indépendant » ?
On parle de « cinéma indépendant » par opposition aux salles de circuits, ces structures qui détiennent un grand nombre d’établissements – souvent des multiplexes – et occupent ainsi une place prépondérante sur le marché. La notion d’indépendance se retrouve également dans les choix de programmation, dont nous sommes les seuls décisionnaires. Une caractéristique importante des cinémas indépendants réside par ailleurs dans le fait que la plupart d’entre eux sont classés « Art et Essai », un classement que l’on obtient à condition de consacrer une part importante de sa programmation à des films « recommandés art et essai ». Cette recommandation est décernée par un collège composé de cinquante professionnels représentatifs des différentes branches du secteur (auteurs, réalisateurs, producteurs, distributeurs, exploitants, etc.) Ce classement est assorti d’une subvention qui nous aide à poursuivre ce travail exigeant.
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Comment arrive-t-on à la tête d’un cinéma indépendant ?
La salle m’a toujours fascinée. Très cinéphile, j’y ai passé une grande partie de ma vie de spectatrice et j’ai toujours voulu avoir un métier qui me permette de travailler dans ce secteur. Après une école de commerce, j’ai travaillé dans une Sofica, un fonds d’investissement pour le cinéma, pendant cinq ans. En discutant avec la personne pour qui je travaillais, nous nous sommes rendu compte que nous partagions la même envie : nous lancer dans l’exploitation. Nous avons créé notre société et avons racheté le cinéma « Les 3 Luxembourg » en 2012, une salle emblématique du Quartier latin que j’avais beaucoup fréquentée, avec l’envie de contribuer à cette histoire de la cinéphilie parisienne. Nous avons fait des gros travaux de modernisation tout en conservant son ADN. Je défends cette idée de cinéma de quartier, comme un lieu de vie au cœur de la cité.
Quel est votre bilan 2020 ?
Je suis à -60 % d’entrées par rapport à 2019. Le début d’année était déjà très mauvais pour le cinéma, même s’il existe des circonstances externes comme les grèves et les manifestations, mais l’offre 2020 n’était pas aussi bonne que 2019 et les fermetures successives ont accéléré les pertes. 2019 était une très bonne année pour la fréquentation en France, avec + 6% d’entrées par rapport à 2018, et c’était le deuxième meilleur score d’entrées depuis cinquante ans. Le cinéma se portait bien, il faut le rappeler. On entend partout que le cinéma est fini, mais pas du tout !
Matthieu Kassovitz a déclaré que les cinémas n’étaient « absolument pas essentiels ». Qu’en pensez-vous ?
Sa prise de parole est scandaleuse, d’autant qu’il a bien profité, quant à lui, de ce que le cinéma pouvait lui rapporter. Le cinéma n’est pas vital au sens premier du terme, évidemment, on peut vivre et respirer sans, mais beaucoup de commerces ne le sont pas non plus. Une boutique de macarons n’est pas essentielle ! Derrière l’inégalité de traitement qui nous est réservée, on observe un curieux choix politique : oui à la consommation et non à la culture. C’est un choix de société qui me semble dangereux.
2019 était une très bonne année pour la fréquentation en France, avec + 6% d’entrées par rapport à 2018, et c’était le deuxième meilleur score d’entrées depuis cinquante ans. On entend partout que le cinéma est fini, mais pas du tout !
Contrairement à la restauration, le monde de la culture reste inaudible et peu soutenu. Pourquoi ?
En effet, cela m’étonne. Médiatiquement, nous bénéficions de tous les outils pour nous faire entendre, nous possédons la maîtrise de l’art du spectacle et donc de la communication, et nous avons des têtes d’affiche. Pourtant, nous ne sommes pas audibles. Une mobilisation place de la Bastille a pourtant été organisée, mais il y a eu peu de monde et presque pas de célébrités. Celles-ci semblent plus mobilisées pour faire la pub « Où sont mes codes » pour les abonnements Canal + que pour sauver leur industrie en danger…
La nouvelle stratégie de Disney puis de la Warner de délaisser les salles pour les plateformes vous inquiète-t-elle ?
Les confinements consécutifs de la crise sanitaire ont amplifié une tendance déjà à l’œuvre. C’est cette accélération que nous n’avons pas vu venir, que nous ne pouvions pas anticiper ! D’un côté, on a envie de croire que le visionnage des films sur les plateformes va développer une certaine cinéphilie du grand public, laquelle aura des retombées sur la salle, pourvu que l’on continue à expliquer que la salle est le meilleur endroit pour découvrir un film. Ce qui m’inquiète vraiment, c’est de voir qu’un pan entier de l’industrie est en train de changer de mode de fonctionnement. Que des cinéastes comme Martin Scorsese, David Fincher ou Alfonso Cuaron, nés avec la salle et que la salle a couronnés, partent sans problème produire leur film chez Netflix me dérange. Après, rappelons-nous que le cinéma a connu par le passé des crises qu’on croyait irrémédiables (avec l’avènement de la vidéo dans les années 80, puis internet à la fin des années 90) mais cela n’a pas empêché la fréquentation des salles d’atteindre des pics historiques par la suite. Je reste donc confiante !
Avec des foyers équipés en écrans plats et en cinéma domestique, qu’apporte encore la salle aujourd’hui ?
Elle offre un travail d’éditorialisation. On conseille le public, on l’accompagne, on crée une relation de confiance et on fait découvrir des films dans un cadre privilégié. Il y a la projection et ce qu’il y a autour : les débats, les soirées, les moments d’échanges, les contacts entre spectateurs, avec nous ou les équipes de films lors des avant-premières. Le cinéma de quartier est un lieu de vie, qui permet de rompre l’isolement.
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Sauf qu’aujourd’hui la majorité des salles sont des multiplexes impersonnels qui programment les superproductions, et les cinémas ont déserté les villages et les villes moyennes…
Je ne suis pas d’accord. En France, le parc de salles est incroyablement riche et dense. Nous sommes le seul pays à avoir autant de salles aussi bien équipées. Nous avons été les premiers au monde à passer au numérique ! C’est le fruit d’une politique publique forte. Les multiplexes de douze salles en périphérie sont un modèle en perte de vitesse : entre les deux confinements, ces cinémas ont beaucoup moins bien résisté que nous. Par ailleurs on a observé que l’augmentation des entrées entre 2018 et 2019 a été largement portée par les cinémas de moins de cinq écrans, la preuve que le public est prêt à délaisser le confort de gros fauteuils et d’écran de vingt mètres pour un cinéma à taille humaine, près de chez soi.
Pour revenir à la diffusion en ligne, cette nouvelle stratégie est une décision américaine et pourtant elle affecte toute l’industrie du cinéma français. N’est-ce pas la preuve que la France est dépendante d’Hollywood ?
Oui, nous sommes dépendants du cinéma américain. Ce qui se décide aux États- Unis va évidemment avoir un impact majeur sur le marché du cinéma français. Mais malgré tout, le cinéma français représente selon les années entre 35 et 40 % des entrées, ce qui est énorme par rapport à tous les autres pays européens où la production nationale demeure très minoritaire.
Mais parce que la France a une histoire, un catalogue et les subventions que les autres n’ont pas, ce qui permet notamment à des films qui ne seront vus par personne de sortir quand même. N’est-ce pas une anomalie ?
Les films qui marchent d’eux-mêmes n’ont pas besoin d’être aidés et les plus fragiles et les plus difficiles d’accès ont besoin d’être un peu plus portés. C’est le cas notamment des premiers films, et c’est un enjeu crucial pour la diversité de notre cinéma. Si ces films-là n’avaient pas de soutien, on aurait une production homogène avec nettement moins d’intérêt. C’est aussi miser sur une vingtaine de cinéastes en espérant y trouver le grand réalisateur de demain qui fera la renommée du cinéma français à travers le monde et dont on parlera des années après. C’est aussi cette fameuse exception culturelle française.
Le cinéma mondial va se déplacer, et si ça pouvait être le nouvel âge d’or du cinéma français, ça serait génial !
Sauf que le cinéma français paraît tout, sauf divers…
Il y a une nouvelle génération intéressante, par exemple dans le cinéma de genre, en témoignent Just Philippot dont le superbe premier film, La Nuée, sortira en 2021, Antonin Baudry et Le Chant du loup (2019), Coralie Fargeat avec Revenge (2017) ou encore Julia Ducournau avec Grave (2016). Dans un autre registre : Quentin Dupieux – et son nouveau film Mandibules qui devait sortir le 16 décembre. Avec Hollywood qui s’effondre, le cinéma français a une vraie carte à jouer même si les Chinois pourraient logiquement vouloir en profiter. Le cinéma mondial va se déplacer, et si ça pouvait être le nouvel âge d’or du cinéma français, ça serait génial ! On a vu que pendant l’entre-deux confinements le marché français n’était pas à sec, contrairement à nos voisins européens totalement dépendants du cinéma américain, ce qui me rend plutôt optimiste.
Que doivent faire les salles pour résister à ce bouleversement ?
Il y a un énorme chantier pour améliorer le taux d’occupation de nos fauteuils, qui est globalement assez bas (14 % en moyenne en France). Je pense qu’un moyen d’y parvenir serait de favoriser la diversité de nos programmations. Pour rester attractifs nous devons à tout prix proposer des exclusivités, et surtout nous attacher à maintenir une offre la plus large possible (et notamment éviter la surexposition d’un même film dans un même cinéma). Mais l’enjeu principal réside dans la génération de demain.
Nous sommes face à un enjeu majeur de reconquête du public, et notamment des jeunes. Plus que jamais, je crois que les cinémas indépendants doivent poursuivre cette mission essentielle qu’est l’éducation à l’image : former nos futurs spectateurs, leur apprendre à développer un esprit critique, leur permettre de se construire une cinéphilie, et leur donner envie de fréquenter nos cinémas. Tout cela s’apprend et c’est le travail que nous continuerons de faire afin que ces futures générations ne prennent pas l’habitude irréversible de ne consommer que l’algorithme que Netflix leur propose.





