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Le Monde s’excuse au nom de la liberté d’expression

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21 janvier 2021

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Le dessinateur Xavier Gorce a annoncé ce mercredi quitter le quotidien de gauche Le Monde pour qui il travaillait depuis 2002 après un dessin polémique. Décryptage.

Xavier Gorce s’en va. Le dessinateur quitte Le Monde. « J’annonce que je décide immédiatement de cesser de travailler pour Le Monde. Décision personnelle, unilatérale et définitive. La liberté ne se négocie pas. Mes dessins continueront. D’autres annonces à suivre » a-t-il déclaré sur son compte Twitter mercredi. L’objet du scandale ? Un dessin publié dans une newsletter du journal la veille où l’on peut voir son fameux manchot demander à son congénère : « Si j’ai été abusé par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ?». Scandale, les réseaux sociaux se mettent en branle et une pluie de tweets s’abat sur le dessinateur. Aux commandes, les grands démocrates habituels comme le rapporteur général de la laïcité Nicolas Cadène, suspecté de papouilles avec les organisations islamistes, la racialiste Rokhaya Diallo qui regrette « une immonde blague sur l’inceste et la pédocriminalité qui au passage jette l’opprobre sur les femmes transgenres », le député Aurélien Taché qui pense que la polygamie est  juste « un mode de vie différent », mais aussi et surtout la meute de licornes arc-en-ciel. « Transphobe » accuse le lobby LGBT, spécialiste en « shitstorm », c’est-à-dire en attaques commandées pour accuser d’un même mot, et le plus massivement possible, l’accusé désigné.

« Le dessin questionne la notion d’inceste. Quel degré de parentalité pour la qualification ? Dans les familles recomposées, selon plusieurs schémas, la question de l’inceste est-elle liée à l’hérédité ? La victime en-a-t-elle quelque chose à faire ? Aucun mépris » explique Xavier Gorce. Peu importe les explications, Xavier Gorce doit payer sa transphobie. Comme à son habitude, le compte anonyme ParisPasRose interpelle publiquement Helène Bekmezian, rédactrice en chef du Monde : « Comment comprendre la mise en avant d’un dessin minable de XG raillant le #Metooinceste et la transidentité ? » ; et comme le dessinateur avait écrit il y a quelques mois : « Si on renversait les règles de la chasse ? Par exemple j’offre un dessin original à qui dévoile l’identité de @ParisParsRose », le courageux anonyme multiplie les attaques à son encontre.

Lire aussi : La liberté, pour quoi faire ?

Les membres de l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, gays, bies et autres consonnes) comme Paul Denton alias Nils Wilcke lui emboite le pas : «  Le Monde met en avant sur son site un dessin de Xavier Gorce qui se moque de l’inceste et de la transidentité, je ne le relayerai pas mais je me demande à quoi joue la rédaction en chef en faisant la promotion de ce type de contenu… ». Le Monde complice de transphobie laisse-t-il entendre. Romain Burrel et son magazine Têtu y vont de leur commentaire tout comme Matthieu Gatipon, porte-parole de l’Inter-LGBT : « Il est étonnant que Le Monde, qui a une sensibilité sur les sujets liés à ces thématiques, puisse laisser passer un dessin aussi déplacé. Cette caricature est blessante et n’apporte rien au débat. Ce n’est pas au niveau d’un journal de référence qui nous a habitué à un regard plus nuancé sur ces problématiques ». Même le collectif hystéro-féministe Nous Toutes y va de sa petite accusation : « Ce dessin est une insulte à toutes les victimes d’inceste. Ce dessin est transphobe. Ce dessin est à vomir. »

Heureusement, Le Monde ne mange pas de ce pain-là. Ils sont libres, et surtout « Charlie ». Les tatillons rétorqueront qu’en septembre dernier, un édito de la rédaction appelait les chaînes à virer certains de leurs chroniqueurs : « L’ennui est aussi que les jeunes journalistes plus à droite que Marine Le Pen qui animent Valeurs actuelles ont micro ouvert en permanence sur plusieurs chaînes d’information télévisées en continu, dont ils alimentent le moulin à polémiques. » LCI s’exécute en virant le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire désigné, Geoffroy Lejeune, quelques jours plus tard. Mais là, la situation n’est pas la même. À peine dix jours après avoir demandé la censure des « paroles extrémistes », le quotidien de gauche publia un appel inédit d’une centaine de médias intitulé « Ensemble défendons la liberté » dans lequel ils affirment qu’« il nous a paru crucial de vous alerter au sujet d’une des valeurs les plus fondamentales de notre démocratie : votre liberté d’expression ». Et rappelant avec des trémolos dans le crayon l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement ». La liberté d’expression, Le Monde la défendra jusqu’à la mort, encore plus lorsqu’il s’agit de la leur.

On s’attaque au totem, le dessin de presse. Le symbole de la liberté d’expression depuis 2015. Mais Le Monde semble l’ignorer. La liberté d’expression s’exerce dans un périmètre défini non par la loi mais par eux-mêmes

Alors que la polémique bat son plein sur les réseaux sociaux, le quotidien de gauche dégaine un communiqué signé de Caroline Monnot, directrice de la rédaction : « Le Monde a fait paraître mardi 19 janvier, dans la newsletter ‘Le Brief du monde’, un dessin signé Xavier Gorce qui n’aurait pas dû être publié. Ce dessin peut en effet être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres. Le Monde tient à s’excuser de cette erreur auprès des lectrices et lecteurs qui ont pu en être choqués. » Dans le jargon, on appelle ça faire une LCI. Sauf que là, on s’attaque au totem, le dessin de presse. Le symbole de la liberté d’expression depuis 2015. Mais Le Monde semble l’ignorer. La liberté d’expression s’exerce dans un périmètre défini non par la loi mais par eux-mêmes, et elle varie selon les époques, comme pour la pédophilie par exemple. En 1977, le quotidien publie la tribune signée par Jack Lang & Cie pour la décriminaliser, et aujourd’hui il multiplie les enquêtes et papiers à charge contre les anciens signataires. Si seul l’inceste avait été ciblé dans le dessin de Gorce, le tollé sur Twitter aurait été moindre et Le Monde n’aurait probablement pas réagi. Mais en s’attaquant aux soi-disant LGBTphobies, le dessinateur n’a même plus « Charlie » pour se protéger, semble penser le journal en dégainant leurs excuses. Raté.

Xavier Gorce réplique immédiatement « La liberté ne se négocie pas » et annonce son départ du Monde. Une liberté à géométrie variable pour le dessinateur qui twittait à peine il y a quelques jours que « le populisme est un fascisme. Aucun débat possible : les anéantir politiquement. C’est une guerre de la démocratie contre le fascisme », encore ces fameux camps du Bien et du Mal… Il est immédiatement (et massivement) soutenu par des figures plus proches du Monde que de L’Incorrect comme Caroline Fourest, Raphaël Enthoven et Jean Quatremer. Les autres médias s’emparent du sujet, convoquent Charlie et Voltaire, non sans plaisir de botter les fesses de ce phare qui éclaire les ignorants, et proposent tous d’accueillir les futurs croquis. D’un coup, les licornes se font plus discrètes, à peine un papier de soutien dans le magazine Têtu.

Le Monde dégaine un nouveau communiqué en urgence, signé cette fois-ci du directeur du Monde lui-même, Jérôme Fenoglio : « Après l’annonce de la démission du dessinateur, Le Monde réaffirme son engagement en faveur du dessin de presse et de la liberté d’expression, tout en demeurant vigilant sur sa liberté de publier en restant fidèle à ses valeurs », un « en même temps » que n’aurait pas renié Emmanuel Macron. Fenoglio explique que le dessin de Xavier Gorce « pouvait être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, à un moment où la société prend conscience de leur ampleur. Contraire à nos engagements éditoriaux, cette interprétation a choqué nombre de nos lecteurs » mais qu’en même temps « nous persisterons à défendre ce genre particulier de la liberté d’expression, y compris quand il nous dérange et nous bouscule ».

« Il faut que tout change pour que rien ne change » disait Tancredi dans Le Guépard. Ca n’a jamais été aussi vrai.

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