Skip to content

Philippe Barthelet : Portrait de l’artiste en enfant dispersé

Par

Publié le

22 janvier 2021

Partage

Maître de la langue et des émotions, le critique littéraire et romancier livre un récit autobiographique bouleversant.
Barthelet1

Auteur du « roman de la langue », un cycle de plusieurs essais percutants, « logocrate », au sens de George Steiner, c’est-à-dire qui redonne au langage sa primauté métaphysique, et ayant conversé directement ou indirectement avec Gustave Thibon, Dominique de Roux, Ernst Jünger ou Valère Novarina, Philippe Barthelet pense la langue au plus haut avec les plus grands. Il se trouve qu’il l’exerce selon les mêmes coordonnées. C’est ce que nous prouve Le Cadet, livre de souvenirs en forme de miroir brisé, écrit il y a plus d’une décennie mais qui n’est publié qu’aujourd’hui, après l’achèvement du précédent cycle. Deux parties : l’enfance puis l’adolescence, constituées de brefs chapitres à la limite du poème en prose et qui font chacun miroiter une réminiscence.

Lire aussi : Guido Crepax : Ciao Valentina !

Le procédé d’énonciation est très distancié : l’auteur disant « il » pour désigner l’enfant qu’il fut, et évoquant son parrain ou ses tantes sans qu’aucun nom propre ne vienne fixer des identités repérables. Même son Jura natal n’est jamais identifié de la sorte, mais se devine au fil d’indices. Une forme d’impressionnisme littéraire, donc, la comparaison n’ayant ici rien de la facilité puisque les traits particuliers s’effacent en effet pour laisser vibrer toutes les couleurs. Par ses sensations dispersées échappant à l’état-civil, l’enfant devient l’enfance ; toute la France gaullienne ressuscite ; et le lecteur, au lieu d’être appelé à considérer un objet situé, est happé dans une spirale de détails, d’impressions et d’affects, qui le projettent à coup sûr dans le monde décrit par l’écrivain.

Notre compte en éblouissements

Quand vient l’entrée au collège, le monde, déjà découvert, se referme en grande partie sur le vieil établissement et la routine scolaire, quand un nom et un seul, « Laurent », apparaît, celui d’un camarade pour lequel l’adolescent solitaire et sensible éprouve une passion secrète et informulée. Le procédé fonctionne moins bien alors, comme s’il était idéalement approprié à l’enfance et sa sympathie spontanée pour l’univers éclos, mais que l’adolescence impliquait des affres psychologiques, des singularités douloureuses, que les moyens mis en œuvre ne permettent pas d’appréhender véritablement.

La langue de Barthelet, élégante, fluide, précise, allusive, si conforme au génie français, si mesurée dans ses éclats et lumineuse en ses détails, nous donne notre compte en éblouissements

Reste que dans les deux parties, la langue de Barthelet, élégante, fluide, précise, allusive, si conforme au génie français, si mesurée dans ses éclats et lumineuse en ses détails, nous donne notre compte en éblouissements. Quelques exemples : « Les moyens d’aller plus vite, plus loin, plus haut, l’intéressaient, mais il en avait perdu la superstition vers 1914 » ; « Leur amitié, qui n’avait pas besoin de mots, était une société secrète qu’ils n’avaient pas préméditée » ; « Après tout ce temps, il ne savait pas s’il se souvenait ou s’il avait rêvé ; à moins que l’on appelle rêves des souvenirs devenus trop grands ». D’une manière plus mosaïque, détachée, pastel, Barthelet relève la gageure proustienne de la vie sauvée par la littérature grâce à l’éclaircissement des réminiscences, et honore 2021 avec cette composition magistrale.

Le Cadet de Philippe Barthelet
Pierre-Guillaume de Roux, 352p. – 20 €

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest