Vos chroniques littéraires sont hétéroclites. Vous passez de la littérature antique de Sénèque à la dialectique éristique de Schopenhauer – fort utile pour nos hystériques débats télévisuels – sans oublier la littérature contemporaine. Une de vos vidéos invitait d’ailleurs à réussir notre confinement avec les Lettres à Lucilius. Toujours aussi stoïque dans cette crise sans fin ?
Sénèque l’écrit, la nature sachant tous les malheurs auxquels nous les hommes sommes destinés, a placé dans « l’habitude » une forme de « douceur ». Ce, afin de nous réconforter. Nous sommes désormais presque coutumiers du fait de rester chez nous, de porter un masque, de remplir des attestations. D’être seuls et confinés. C’est que la nature ferait donc bien son travail de nature. Mon stoïcisme est néanmoins mis à mal par un hédonisme naturel qui, mis en cage, étouffe. Alors je relis Sénèque, pour tenter de continuer d’y croire un peu.
Votre vidéo sur L’Art d’aimer d’Ovide est très drôle. Elle a deux ans et vous disiez alors qu’il fallait « savoir où trouver les jeunes filles et les jeunes hommes ». On fait comment avec la pandémie ?
C’est une expérience catastrophique dont il faut savoir tirer profit. Les réseaux sociaux peuvent aussi nous rapprocher. Nous avons cette chance de pouvoir nous envoyer des messages – n’est-ce pas romantique et follement romanesque de s’écrire un long mois avant d’enfin se voir, en vrai ? Un quitte ou double des plus excitants.
« Nous avons cette chance de pouvoir nous envoyer des messages – n’est-ce pas romantique et follement romanesque de s’écrire un long mois avant d’enfin se voir, en vrai ? Un quitte ou double des plus excitants. »
Clémence Pouletty
Nous pouvons aussi nous appeler, entendre la voix de l’autre, voir ses photos et pour les plus téméraires – ou impatients – utiliser la webcam. Il y a ce quelque chose de réjouissant dans la perspective d’apprendre à connaître un autre que je ne sais encore. Le numérique n’a donc pas en lui que du mauvais. Rencontrez, rencontrons, virtuellement. Nous verrons pour la suite.
Un livre serait un produit non essentiel, de même qu’un disque ou un DVD. Est-ce toutefois vital de pouvoir s’échapper quand le monde s’écroule autour de nous ?
Oui. Je préfère le réel de la littérature à la réalité de la vie. Le livre est une formidable fuite hors du monde. C’est notre imaginaire qui nous sauve. Il est une prison dorée ainsi qu’une cabane dans laquelle se retrancher. C’est un univers qui n’appartient qu’à soi. Et s’il est influencé par le dehors – que nous sommes obligés malgré nous, malgré tout d’affronter – nous pouvons nous protéger, prendre la poudre d’escampette, sans avertir qui que ce soit et nous délivrer du conflit et de la violence, de la peur et de la terreur, en écoutant, en lisant, en chantant, en regardant intensément. Film, livre, musique, l’art est la meilleure arme de l’homme pour s’en sortir.
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Devons-nous éviter les lectures anxiogènes de Philip K. Dick ou de Kafka et privilégier une littérature plus solaire, ou au contraire affronter les yeux dans les yeux notre état ?
Je vous conseille de rire avec le truculent Broadway, de Fabrice Caro (éd. Sygne). De vous échapper sur l’île de Van en compagnie de l’astronome Tycho Brahe chez L’Enfant céleste de Maud Simonnot (L’Observatoire). De découvrir le vague à l’âme empreint d’ironie de Victor Pouchet dans Pourquoi les oiseaux meurent (Livre de poche). Ou encore de vous gaver de philosophie. Ils sont tous bons à lire en cette période.
Qu’avez-vous à nous proposer en matière de cinéma ? Du cinéma italien plein de couleurs façon Fellini ?
L’exaltant Good Morning England, de Richard Curtis. Une radio pirate qui diffuse du rock interdit depuis les eaux de la Mer du Nord, poursuivie par le gouvernement. Sans parler de la bande-originale des années soixante. Des films en costume d’époque. Barry Lyndon de Kubrick et dans un (presque) autre genre Orgueil et préjugés de Joe Wright. La tendresse joyeuse et inventive des films de Valérie Donzelli (notamment son dernier, Notre-Dame). L’absurdité pure, totale et désopilante de Thalasso de Guillaume Nicloux ou de La Loi de la jungle d’Antonin Peretjatko.





