Yuriy aurait été la victime innocente, celle qui passait-là, et qui se serait fait attraper par une bande de voyous, comme l’aurait été n’importe quel autre adolescent traversant la dalle de Beaugrenelle à 18h ce vendredi 15 janvier. Encerclé, roué de coups à dix contre un et laissé pour mort à même le béton – scène effroyable qui, saisie par les caméras de vidéosurveillance, a fait le tour de nos écrans – Yuriy serait le dernier martyr d’une trop longue série à tomber sous les coups de la racaille, cette gangrène française. La mère du jeune homme, particulièrement réactive médiatiquement, était la nouvelle incarnation de ces innocents faits victimes aléatoirement, et à laquelle il fallait dès lors s’identifier. Un seul mot d’ordre : #JeSuisYuriy.
Depuis une semaine, la droite croit tenir avec cet événement, comme elle le croit à chaque fait divers, la preuve de son analyse sur l’ensauvagement de la société qui fera enfin la différence politiquement. Preuve en est Valeurs actuelles, qui en a fait sa Une cette semaine. Beaucoup sont sincèrement scandalisés, les plus pervers exultent de tenir pareil trésor argumentatif : il faudrait des martyrs pour émouvoir et prouver ; en voilà un. Cette course en avant alimente des réactions toujours plus emphatiques et radicales qui, en plus d’essorer notre belle langue, ne gardent que peu de soucis de la réalité des faits. Le diktat de l’image et de l’instant accélère les prises de position et les rendent, du fait même de la sacralité de l’image et de sa supposée parfaite objectivité, particulièrement tranchées, faisant fi de tout contexte. Les réseaux sociaux et la machine médiatique se font caisses de résonance et finissent d’alimenter le capharnaüm général.
Yuriy n’est ni le chevaleresque Marin Sauvajon, 20 ans, violemment agressé par cinq racailles en 2016 pour avoir défendu un jeune couple et souffrant depuis de lésions cérébrales très graves, ni l’innocente Axelle Dorier, 23 ans, fauchée par une voiture et traînée sur 800 mètres l’été dernier
Yuriy serait le dernier martyr français donc. Or, les premiers éléments de l’enquête tendent plutôt à prouver que l’adolescent n’est pas l’ange immaculé qui a été présenté de prime abord. Le jeune homme était connu par les services de police pour des faits de violences, et appartenait à une bande de la rue des Quatre Frères Peignot, la « RD4 », elle aussi connue pour des trafics de stupéfiants. Si l’enquête n’en est qu’à ses balbutiements, il se pourrait bien que la terrible agression dont il a été victime soit le fait d’un règlement de compte entre groupes rivaux : la « RD4 » aurait agressé la bande de Vanves quelques jours plus tôt, et celle-ci se serait vengée. Le collégien portait d’ailleurs un tournevis sur lui au moment des faits. En clair, Yuriy n’est semble-t-il ni le chevaleresque Marin Sauvajon, 20 ans, violemment agressé par cinq racailles en 2016 pour avoir défendu un jeune couple et souffrant depuis de lésions cérébrales très graves, ni l’innocente Axelle Dorier, 23 ans, fauchée par une voiture et traînée sur 800 mètres l’été dernier.
Il ne s’agit pas de nier la sauvagerie des insupportables images qui ont circulé, ni de suggérer que le collégien méritait le traitement subi, bien au contraire. Mais plutôt de garder un regard froid et objectif sur les éléments : érigé en exemple, le jeune Yuriy pourrait bien lui aussi avoir participé à l’ensauvagement que la droite dénonce. Du reste, cette possibilité n’invalide pas la grille de lecture sécuritaire, puisque cette guerre de gangs en plein XVe, avec drogue et bagarre à la clef, suffit à démontrer la réalité de cet ensauvagement. François de Rugy dénonçait il y a quelques jours la vilaine religion catholique qui prenait naguère les personnes du berceau jusqu’à la tombe ; dans de nombreux quartiers, c’est aujourd’hui la délinquance qui est en charge de cette sainte mission.
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Illustration de l’indignation sélective de la gauche – la différence de traitement entre l’affaire Yuriy et l’affaire Michel Zecler est frappante – cette séquence politique est porteuse d’enseignements qu’il serait coupable d’omettre et que l’affaire Augustin avait déjà soulignés en août dernier. La droite avait alors pratiqué l’exagération à outrance pour transformer un coup de poing en lynchage, et la réalité des faits après coups l’avait faite paraître bien bête aux yeux de l’opinion. L’affaire Yuriy répond à la même mécanique.
Rien ne sert de s’emballer et de tirer des plans sur la comète, de pratiquer le procès d’intention et de tirer des conclusions hâtives, puisque le souci de la vérité demande prudence et sérénité face aux événements, plutôt qu’hystérie et agitation. Et ce pour une double raison. D’abord, parce que chaque événement particulier, gardant une autonomie propre, ne s’inscrit pas obligatoirement dans une grille de lecture générale, ce qui du reste ne signifie aucunement que l’analyse globale s’en trouve discréditée. Ensuite, parce que le réel donne suffisamment raison aux thèses conservatrices sans qu’il soit nécessaire d’amplifier ou de tordre les événements, attitude qui ne fait que fragiliser la crédibilité des discours. Le phare Charles Péguy a tout dit en la matière il y a plus d’un siècle déjà : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. »





