A sa naissance en 2003, le groupe Wardruna (contraction de « warden of runes » ou « le gardien des runes ») semblait voué à demeurer dans l’underground, soit les sphères musicales souterraines. Après sa participation à la bande-son de Vikings, la série phare de la chaîne History, sa notoriété a pourtant explosé. Désormais, les Norvégiens font salle comble à chacune de leurs tournées, en Europe comme en Amérique, et ont vendu pas moins de 120 000 disques. Mystérieuse, leur musique est l’achèvement d’une savante alchimie entre néofolk, dark ambient et musique médiévale. À l’occasion de la sortie de leur nouvel opus Kvitravn, le 22 janvier, L’Incorrect s’est entretenu avec le leader du groupe : Einar « Kvitrafn » Selvik, un barde qui nous a ouvert les portes de son univers païen. Primitif, mais inspirant.
Quelques mots sur l’origine de Kvitravn ?
C’est la suite logique de la trilogie des runes (les trois premiers albums du groupe). La seule différence avec les précédents albums est qu’il va encore plus loin dans l’exploration de certains concepts comme la relation entre l’homme et la nature ou la dualité entre le corps et l’âme.
Quel est le concept derrière ce nouvel album ?
L’élément récurrent est la figure du corbeau blanc (« Kvitravn »). Dans toutes les cultures du monde, les animaux blancs présentent des similitudes : ils sont des messagers de l’au-delà. Le corbeau est une créature centrale dans la culture nordique, notamment à travers le mythe du corbeau d’Odin. C’est une personnification de l’esprit et de la mémoire…
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Est-il nécessaire de connaître la culture nordique pour apprécier Warduna à sa juste valeur ?
Ce n’est pas nécessaire pour apprécier la musique elle-même, mais cela a son importance si l’on veut se plonger dans l’univers des textes. Je trouve cependant qu’il est restrictif de définir ma musique exclusivement par cet aspect : les thèmes abordés sont atemporels et la relation qu’entretient l’Homme avec la nature, par exemple, est similaire dans toutes les cultures. Il y a bien sûr des différences au niveau local mais le mécanisme général reste le même.
Quels sont les instruments anciens utilisés pour l’enregistrement de cet album ?
Il y a plusieurs instruments nordiques datant de différentes périodes allant de l’âge de fer à la période médiévale en passant par l’ère viking. Ils sont pour la plupart assez similaires à ceux utilisés sur les précédents albums. J’utilise fréquemment des lyres, notamment celles fabriquées par l’archéomusicologue français Benjamin Simao, ainsi que différents types de cornes.
Votre musique est-elle similaire à celle que pratiquaient les anciens Vikings ?
Personne ne sait exactement comment sonnait la musique au temps des Vikings pour la bonne raison qu’il n’existe pas d’enregistrement. Nous disposons néanmoins d’un certain nombre d’indices, notamment dans la poésie et la tradition orale.
Mais comme eux, vous vous considérez comme animiste ?
Absolument ! Si je dois faire passer un message à travers ma musique, c’est bien celui-là : que nous devrions adopter une vision du monde typiquement animiste.
Il y a plusieurs instruments nordiques datant de différentes périodes allant de l’âge de fer à la période médiévale en passant par l’ère viking. Ils sont pour la plupart assez similaires à ceux utilisés sur les précédents albums
Les problèmes commencent quand nous arrêtons de considérer la nature comme quelque chose de sacré, or nous ne sommes pas au-dessus de la nature, nous n’en sommes qu’un élément.
La culture nordique a fait l’objet d’une récupération politique par le nazisme…
C’est illogique et triste. En détournant le sens originel de cette culture, les Nazis l’ont en partie détruite. Il est presque impossible d’utiliser certains de ces symboles. Cependant, nous sommes progressivement en train de nous la réapproprier. L’intérêt pour la mythologie nordique n’est désormais plus l’apanage de l’extrême droite et concerne tout le monde…
Au risque de devenir une mode, non ?
C’est déjà une mode pour une partie des gens mais pour les autres, c’est bien plus profond ! Cette culture est un moyen de se reconnecter avec la nature.
Votre avis sur la série Vikings ?
Je comprends pourquoi elle est devenue si populaire. Certains aspects de la série relèvent d’une reconstitution historique fidèle ; d’autres renvoient à l’image contemporaine que nous nous faisons des Vikings. Un tel mélange était inévitable dans la mesure où la série a été conçue pour divertir des amateurs d’histoire. Je trouve néanmoins qu’ils ont fait du bon boulot.
En 2014, le gouvernement norvégien vous a demandé d’écrire une œuvre musicale à l’occasion du 200e anniversaire de la Constitution.
Effectivement, j’ai travaillé avec Ivar Bjornson du groupe Enslaved sur une composition qu’on a appelé « Skuggsjà », à savoir « Miroir » en ancien nordique. Il s’agissait pour nous d’écrire une musique qui nous reflète en tant que nation. Mais nous voulions aussi critiquer la Constitution qui, à mes yeux, accorde une part trop importante au christianisme.
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Plus récemment, vous avez travaillé sur la musique du jeu vidéo Assassin’s Creed Valhalla…
J’ai accepté de participer à ce projet parce que j’ai pensé que je pouvais y apporter quelque chose. Avec l’équipe musicale d’Ubisoft, on était sur la même longueur d’onde. Ils m’ont permis de donner la voix aux scaldes (anciens poètes scandinaves) comme je le souhaitais. Je suis donc très satisfait d’avoir participé à ce projet.
GRANDIOSE !
Après la parenthèse acoustique de Skald (2018) centrée sur l’art poétique nordique, les Norvégiens reviennent à leurs premières amours avec un opus dans la droite ligne de la trilogie Runaljod qui était basée sur les runes. Ce nouvel album baptisé Kvitravn (« Corbeau blanc » en ancien nordique) partage son atmosphère entre ombre et lumière. Des morceaux d’une noirceur abyssale comme « Skugge » ou « Fylgjutal » alternent avec des hymnes d’une beauté céleste portés par la voix lumineuse de la chanteuse Lindy Fay Hella (« Munin » ou « Viseveiding »), à moins que le groupe, à la manière de Dead Can Dance, ne touche à la transe chamanique (« Grà » ou « Vindavljarljod »). Grâce à une très large palette de sons, ce disque offre une remarquable diversité tout en démontrant une maturité inédite. En somme : la bande-son idéale pour se préparer au Ragnarök.

Norse music / Sony, 14,99 €





