On s’imagine souvent que les investissements en bourse sont réservés aux banques et aux traders. La bourse et ses arcanes ne se livreraient qu’aux avertis. Les traders représentaient la classe sacerdotale de la deuxième partie du XXe siècle : leurs codex complexes, à l’instar d’une pierre philosophale, font jaillir de l’or sur ces riches prêtres, qui prédisent le futur avec plus de précision qu’une Catherine Laborde. Un monde d’initiés où les gagnants marchent sur les perdants.
Le XXIe siècle voit monter en puissance des nouvelles technologies. Désormais, pour comprendre et contrôler le monde, il faut être bon en informatique, connaître le langage spécifique d’internet, coder un peu. Et en parallèle, être intransigeant sur les valeurs morales : transparence, justice, liberté. La culture web n’en est pas à son premier combat. Tout ce qui peut casser les pieds du système établi est bon à prendre. Avec une touche d’humour et d’autodérision en plus, s’il-vous-plaît. Deux mondes que tout oppose. Ce n’était qu’une question de temps. La puissance montante du geek et celle déclinante du trader ne pouvaient que s’affronter.
Pari à la baisse
Cette première passe d’arme restera dans les annales comme le coup d’éclat d’une nuée d’anonymes munis d’un écran contre la toute puissance financière de Wall Street. C’est GameStop qui en fut le champ de bataille. GameStop, c’est une enseigne de jeux vidéo comparable à Micromania en France : beaucoup de magasins physiques, une masse salariale conséquente, et des ventes en berne à cause de la dématérialisation des jeux – et le covid n’a rien arrangé. Les gros investisseurs ont parié à la baisse sur cette enseigne.
Cette première passe d’arme restera dans les annales comme le coup d’éclat d’une nuée d’anonymes munis d’un écran contre la toute puissance financière de Wall Street
Pour faire simple, plus GameStop perdra d’argent, plus eux-mêmes en gagneront. À WallStreet, on prévoyait déjà quel modèle de yacht offrir à sa maîtresse pour la Saint Valentin, lorsque quelques sales pauvres pénibles sont venus mettre leur petit grain de sel. Chacun. Par milliers.
Reddit pour les unir tous
Revenons un peu en arrière. Chez les geeks, le protocole d’échange standard demeure le P2P, comprendre peer-to-peer, c’est-à-dire de personne à personne. Une démocratie numérique, en somme. Dans cette immense Agora numérique, Reddit remporte la palme de la respectabilité : les sujets sont de qualité, les échanges longs, argumentés, bien modérés. Il s’agit d’une sorte de forum géant, découpé en sujets et sous-sujets, appelés subReddits. Sur l’un de ces modules, de petits porteurs s’échangent les astuces pour boursicoter en direct via des applications comme RobinHood, sans frais de courtage. L’un d’eux, voyant les attaques des gros investisseurs sur GameStop, en prend la défense : l’entreprise dispose d’un joli parc immobilier, de solides bases financières, d’un fort capital affectif, et n’hésite pas à investir les opportunités pour se réinventer. Après de nombreux échanges, les petits porteurs y voient leur intérêt et décident d’acheter l’action.
La bataille de GameStop
C’est là que la bataille commence. Les geeks de Reddit mettent en marche leur intelligence collective, et décident que les gros capitaux tels que Melvin Capital Management ou Andrew Left ne toucheront pas un centime sur la perte de vitesse de la société GameStop, alors même que ces derniers sont spécialisés en spéculation boursière.
Ils vont shorter l’action, c’est-à-dire en acheter sans cesse, pour faire grimper sa valeur, alors même qu’elle en perdait. Et ils parviennent, tous ensemble, à faire changer la tendance boursière
Ce qui était au départ un simple moyen de se faire un peu d’argent devient une guerre à mort, entre les plus importants fonds de la planète et DArKSasuke, Hedgehog54 ou autre Sssor. Ils vont shorter l’action, c’est-à-dire en acheter sans cesse, pour faire grimper sa valeur, alors même qu’elle en perdait. Et ils parviennent, tous ensemble, à faire changer la tendance boursière. L’action prend de la valeur. Beaucoup de valeur. Énormément de valeur. 54 fois sa valeur en 9 mois, et dix fois sa valeur cette dernière semaine.
Rendez l’argent
Pour les fonds d’investissement, c’est le désastre. Ils avaient parié à la baisse : rattraper le train en marche va leur coûter horriblement cher. Pour faire très simple, la différence entre le prix d’il y a quelques semaines et le prix d’aujourd’hui, ça sera pour leur poche. Et cette action, qui valait quelques dollars en début d’année, en vaut aujourd’hui dans les 350. En panique, Andrew Left, dirigeant du fond spéculatif Citron Research, tente de calmer la spéculation des geeks de reddit : il prédit, dans une prise de parole solennelle à grands coups de chiffres et de mots savants, que la bulle va s’effondrer.
Rien n’y fera. Pour éponger les pertes colossales que lui infligent des particuliers ulcérés par ce mépris, il sera contraint d’accepter 2.4 milliards de dollars du spéculateur Steve Cohen. Aussi vite absorbés par des petits porteurs, désormais animés par une juste cause.
Melvin Capital Management, le gigantesque fond spéculatif, perd plus de 20% de ses fonds en une journée
Mais en face d’eux, ce ne sont plus des ‘average Joe’ pris à la gorge comme lors de la crise de 2008. Ce sont des personnes disposant de toute la force de frappe des moyens de communication actuels, et qui brûlent encore de l’ignoble gestion de la crise des subprimes. Melvin Capital Management, le gigantesque fond spéculatif, perd plus de 20% de ses fonds en une journée.
La bataille semble gagnée.
Les pigeons de la dinde farcie à la poire
Mais le jeu est truqué. Tout d’un coup, les applications de trading sont inaccessibles. Qui les a plantées ? Et comment ? Impossible à savoir. Le NASDAQ prend parti : cette fermeture était inévitable, à cause des commentaires conspirationnistes qui pullulent sur Reddit. On s’étouffe de rire devant un tel culot. Les fonds gagnent le temps de bricoler de l’argent dans leur coin, loin des pauvres décidément bien peu dociles. Il faut les comprendre : ils sont d’accord pour que les petits porteurs investissent, seulement s’ils restent les dindons de la farce.
STONKS
Le scandale politique ébranle le Sénat, des Républicains aux Démocrates. Du jamais vu dans une chambre très scindée sur les politiques spéculatives. À gauche, Ocasio Cortez dénonce : « C’est inacceptable. Nous devons maintenant en savoir plus sur la décision de @RobinhoodApp d’empêcher les investisseurs particuliers d’acheter des actions alors que les fonds spéculatifs sont libres de négocier les actions comme ils l’entendent. En tant que membre du Comité des services financiers, je serais favorable à une audition si nécessaire. »
Les cravates tombent, le jeu est truqué. Les conséquences ne se mesurent pas encore.
Sur la même ligne, Donald Trump Jr. prend la défense des investisseurs américains : « Tout républicain de Washington DC digne de ce nom devrait demander une enquête immédiate sur Robinhood et Citadel. Et pendant qu’ils y sont, citer à comparaître Janet Yellen et voir si l’administration Biden a exercé des pressions pour protéger leurs copains de Wall Street ! » Invraisemblable.
On n’y croit pas : une foule d’anonymes a fait vaciller les fonds spéculatifs, et plus dingue encore, ces fonds ont fait fermer l’accès au marché pour se refaire une santé. Les cravates tombent, le jeu est truqué. Les conséquences ne se mesurent pas encore. En attendant, on peut se réjouir devant les créations mèmetique des petits génies du web. Toujours une touche d’humour, on vous avait dit.





