Depuis une dizaine d’années, on voit l’imaginaire de la décennie 80 imprégner une génération de jeunes créatifs ou artistes qui ne l’ont pourtant pas connue. Musiciens, plasticiens ou réalisateurs s’emparent de ces archétypes eighties qui semblent incarner à leurs yeux une sorte d’âge d’or auréolé de fantasmes afin de cultiver cette esthétique rétro-futuriste que le post-moderne affectionne tant. Les publicitaires ont quant à eux perçu l’intérêt qu’il y avait à flatter la génération Mitterrand, qui fut la première à se voir soumise à une culture globalisée (dessins animés japonais, films américains, musique anglo-saxonne…) où l’enfant devint subitement l’axis mundi d’un Occident immobilisé et peu à peu converti au syndrome de Peter Pan.
Le culte du passé
Désormais, l’enfant des années 80 est chef d’entreprise mais il continue de téter les mamelles de sa nostalgie, quadragénaire épris de sa culture-doudou et bien décidé à faire valoir son pouvoir d’achat par la collectionnite. Si l’on ne compte plus les chaînes YouTube qui passent en revue les lubies adolescentes des années 80, depuis quelque temps, c’est au tour des millenials de s’engouffrer dans cette vogue passéiste. Comme si la pop culture ne pouvait survivre que par le fétichisme et la répétition de son propre passé sans cesse recyclé. Un bégaiement facilité par les modes de diffusion actuels : dans un monde où tout est immédiatement accessible, ou plus rien, de fait, ne peut être sacralisé, on recherche désespérément le « culte », le « cryptique » et à réinventer une culture underground, fût-ce à partir d’un passé fictif…
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En effet, les années 80 telles qu’elles sont fantasmées par le cinéma ou la musique d’aujourd’hui n’ont pas beaucoup de rapport avec ce qu’elles furent réellement (voir la série Stranger Things et ses chambres d’enfants transfigurées par la nostalgie). On se retrouve plutôt au croisement de la réalité et d’un fantasme régressif où se joue quelque chose qui donne à voir d’étonnants phénomènes.
La revanche des synthés
On a ainsi pu voir se développer une musique électronique qui voue un culte aux synthétiseurs analogiques des années 80, jugés beaucoup plus authentiques que les actuels logiciels de son. La synthwave a donné quelques groupes populaires qui ont rempli les salles quand les concerts étaient encore possibles (Carpenter Brut, Perturbator, pour ne citer que nos fleurons hexagonaux) et avec un succès parfois insolent, car ne bénéficiant d’aucune structure promotionnelle. Aujourd’hui, alors que la crise sanitaire conforte une génération dans une sorte d’hyper-présent domestique, un autre sous-genre émerge, plus intimiste, à la limite de l’autisme : le dungeon synth. Cette musique née à la fin des années 80 aura néanmoins dû attendre 2009 et l’inspiration d’un journaliste musical pour être étiquetée. Elle apparaît d’abord dans le sillage de la scène black metal scandinave, en particulier en Norvège où des groupes comme Burzum ou Mortiis sont les premiers à s’intéresser aux nappes de synthé minimalistes posées en vue d’une transe répétitive, bien loin des mélodies complexes et de la virtuosité dont le metal faisait preuve jusqu’alors.
Vagissements
Alors encore adolescents, ces musiciens, avec des albums aussi expérimentaux qu’immatures, avaient néanmoins réveillé dans leur candeur une sorte d’inconscient collectif européen de type contemplatif et d’origine médiévale. Ces albums réalisés avec les moyens de l’époque confinent parfois à l’art brut : hululements prépubères, claviers Bontempi et pochettes dessinées au crayon noir, le tout relève d’une catharsis enfantine traversée par de réelles fulgurances. En plein essor de la culture « médiévale fantastique » et du jeu de rôle, qui allait conforter une génération de gosses dans la mise en scène de leurs pulsions, mais aussi des fameux Livres dont vous êtes le héros, des jeux vidéo 8 et 16 bits, ou des premières superproductions destinées au jeune public, le dungeon synth fait figure d’excroissance underground de cette enfance devenue reine.
L’actuelle reviviscence du dungeon synth en dit long sur le désir de « renfermement » que semble éprouver une génération
Retour vers le présent
Son actuelle reviviscence en dit long sur le désir de « renfermement » que semble éprouver une génération, lassée par les musiques urbaines cosmopolites, lassée même par l’aspect collectif du rock, comme par les outrances dégénérées du rap… À la rigueur technique ou musicale, le dungeon synth oppose un culte de l’amateurisme, des productions sales et des visuels ridiculement sombres, où l’on tente de reproduire la patine d’une mauvaise photocopie. Dans cette nouvelle scène qui touche désormais un nombre incalculable de jeunes musiciens, la rébellion passe par un esprit de parasitisme qui méprise les arguments de la modernité et se pique de se montrer la plus viscérale, la plus solitaire et la plus simpliste possible. Une musique minimaliste, presque sérielle, qui dans ses meilleurs moments évoque l’école berlinoise dont elle est inspirée : Popol Vuh, Tangerine Dream et Klaus Schulze en tête.
Bien sûr, il n’aura pas fallu longtemps pour que la branche la plus hipsterisante de la pop culture s’en empare : en 2018, le musicien d’Old Tower, une des locomotives du dungeon synth, s’est même vu proposer de jouer au très intello festival Roadburn, aux Pays-Bas, un comble pour une musique qui se veut à tout prix « confinée » ! À l’heure des pop songs courtes et décérébrées, les longues plages d’ambiance du dungeon synth font toutefois figure d’anomalie, et révèlent peut-être une aspiration singulière de notre jeunesse, qu’on jugera inquiétante ou non : celle de regagner lentement les ténèbres du songe ou le secret d’une éternelle chambre d’adolescent.
Quatre albums pour pénétrer le donjon

Longtemps restée dans l’ombre, cette démo est pourtant constitutive du style. Le musicien anglais y rend hommage aux écrits de Tolkien et de Moorcock, tout en reprenant à son compte les expérimentations de l’école berlinoise. Un classique envoûtant et brut.

Un des albums qui ont fondé le genre. Mortiis, claviériste du groupe culte Emperor, décide de développer un projet solo basé uniquement sur de longs accords de synthé et une lointaine pulsation guerrière. Lugubre et sidéral.

Un bon exemple du renouveau des années 2010, travaillé par des ambiances médiévales/folk à la fois lumineuses et apaisées. Dans ses meilleurs moments, l’album ressemble à une sorte de Dead Can Dance électronique. Hypnotique ou soporifique, selon votre humeur.

Le Français qui se cache derrière Erang a tout compris au style, mais il se targue également d’y apporter de nombreuses influences inédites : ici, on navigue dans les eaux claires de la fantasy synth, qui rend hommage au cinéma des années 80 et à ses plus illustres bandes-son synthétiques, comme celles de Giorgio Moroder ou John Carpenter.





