La mémoire de ce danseur ailé mais blessé, rigoureux mais rebelle, acclamé mais délaissé, ne doit certainement pas se dissiper dans le brouhaha de l’époque, tant nous aura offert ce virtuose de la danse un brin indiscipliné. Dupond rencontra la danse par hasard alors qu’il était sur un tatami à enchaîner les prises de judo. Entendant de la musique classique, il se dirigea vers une salle et découvrit un cours de danse. Le jeune garçon demanda à sa maman « Qu’est-ce-que c’est ? » – « De la danse », lui répondit-elle. « Mais, on peut gagner sa vie en faisant de la danse ? », s’inquiéta le jeune garçon. « Oui, mais seulement si tu es le meilleur ».
Être le meilleur, tel fut alors le mantra qui guida sa vie. Et ce, dès son enfance, puisqu’en 1967 il prit des cours particuliers avec l’ancien danseur étoile Max Bozzoni qui, très vite, endossa le rôle de père de substitution pour le jeune garçon (Patrick Dupond rencontra son père biologique par hasard à l’âge de 38 ans). Le goût de l’effort et les longues heures passées à la barre payèrent : en 1969, ce prodige de dix ans entra à l’École de danse de l’Opéra de Paris.
L’ENVOL
À seulement seize ans, après avoir passé le difficile concours d’entrée, Patrick Dupond fut admis dans le Corps de ballet de l’Opéra de Paris. La variation d’Albrecht, tirée du ballet Giselle, lui permit de remporter le premier prix du Concours international de ballet de Varna (l’équivalent des Jeux Olympiques dans le monde de la danse). Cette soif de voltige, de puissance, de comédie, de tragédie lui permit de gravir les échelons du Corps de Ballet : coryphée, sujet, premier danseur puis danseur étoile le 30 octobre 1980 à la suite de la représentation du ballet Vaslaw chorégraphié par John Neumeier.
Cette étoile masculine, par ses mouvements d’une grande prouesse technique conjugués à un talent d’interprète quasi-ineffable, transmit la flamme de la danse et de la France dans les scènes du monde entier
Ouvert à l’art sous toutes ses formes, curieux et émerveillé par l’évolution du geste dansé, Dupond s’entoura des plus grands chorégraphes de son temps : Rudolf Noureev, qui devint directeur du ballet de l’Opéra de Paris en 1983, Maurice Béjart, Roland Petit, Twyla Tharp. Cette étoile masculine, par ses mouvements d’une grande prouesse technique conjugués à un talent d’interprète quasi-ineffable, transmit la flamme de la danse et de la France dans les scènes du monde entier. Ses sauts, comparables à ceux d’un Noureev, son émotion à fleur de peau, sa rage et sa puissance le font transcender sa discipline en un sublime témoignage de la vivacité de la danse comme miroir de l’âme.
En 1990, à 31 ans, Pierre Bergé nomma le danseur étoile directeur du ballet de l’Opéra de Paris. Qui eût cru qu’un Dupond réussirait et succèderait au poste de Noureev pendant cinq ans ? En tous les cas, Patrick Dupond, s’étant absenté (trop) longuement pour figurer dans le jury du Festival International de Cannes, fut remercié en 1997 par l’Opéra de Paris. L’institution parisienne proposa au concerné le statut de danseur étoile invité, Dupond refusa et colla un procès à son ancienne maison. L’étoile déchue gagna.
L’ART DE L’ENGAGEMENT, L’ART D’AIMER
Victime d’un accident de la route en janvier 2000, Patrick Dupond apprit qu’il ne retrouverait certainement pas l’usage de ses jambes. Entre les cours de rééducation et les visites médicales, le danseur sombra. L’alcool solitaire pallia l’absence de pirouettes. Max Bozzoni reprit son ancien élève sous son aile : Dupond retrouva les planches dans une comédie musicale à la fin de l’année 2000.
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Cette revanche sur la vie poussa le danseur à créer une école de danse en province ouverte aux enfants handicapés, particulièrement aux enfants porteurs de la Trisomie 21, avec lesquels il tissa des liens solides. Missionnaire et mécène du sixième art, il fut membre du jury de « Danse avec les stars » et de la superbe émission « Prodiges ». Il fonda en 2017 une académie internationale de danse à Bordeaux avec sa compagne depuis 2004 Leïla Da Rocha. En 2017, l’ex-danseur étoile admit dans les pages de Paris Match que l’homosexualité avait été pour lui une erreur et une « parodie de l’amour ». À l’annonce de son décès, avec l’élégance qu’on peut attendre de la part des militants LGBT, un nombre important de tweets fit référence à cet entretien, pour noircir le défunt sous l’étiquette « homophobe ».
UN ADIEU SILENCIEUX ET UNE COURTE RÉVÉRENCE
C’est avec surprise et tristesse que les amateurs de ballet et les proches du défunt constatèrent le silence des médias et du gouvernement. Emmanuel Macron publia certes quelques lignes en guise de communiqué ; « Pas suffisant » soutint Leïla Da Rocha (Femme Actuelle). Constat, sans doute, d’une déconsidération croissante à l’égard des arts élitistes, puisque le décès de Noureev en 1993 fit la Une de tous les journaux, tandis que celui de Dupond fut traité en fin de journal. Lui qui fit pourtant rayonner la France à travers le monde.
Patrick Dupond l’insoumis, l’indiscipliné, comme il aimait se décrire, sut allier à la tradition et au style national une revigorante dose d’anticonformisme
Les obsèques célébrées le jeudi 11 mars en l’église Saint-Roch à Paris, panthéon des artistes, rassemblèrent comédiens, danseurs, chanteurs et quelques politiques à l’instar de Roselyne Bachelot et de Jack Lang. Un beau tableau final : le cercueil blanc recouvert du drapeau tricolore rappelait l’héritage laissé par ce monstre de la danse entre pureté de l’art et rayonnement de la danse française. Patrick Dupond l’insoumis, l’indiscipliné, comme il aimait se décrire, sut allier à la tradition et au style national une revigorante dose d’anticonformisme. Une étoile incorrecte qui, nous l’espérons, luira encore longtemps dans le ciel de la danse.





