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Colonel Jacques Hogard : « Le rapport Duclert est contestable historiquement »

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Publié le

30 mars 2021

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La commission « Duclert » a réuni quatorze historiens chargés de faire la lumière sur l’action ou la complicité de la France lors du génocide rwandais de 1994. Le rapport de plus de 1000 pages remis à Emmanuel Macron confirme le soutien de François Mitterrand au régime dictatorial qui a perpétré le massacre de plus de 800 000 Tutsi. Jacques Hogard, commandant du groupement de Légion Étrangère lors de l’opération Turquoise au Rwanda réagit à cette nouvelle commission. Entretien.

Après la guerre d’Algérie de Benjamin Stora, le président de la République multiplie les commissions d’historiens chargés de rendre un avis « objectif » sur les différentes implications de la France dans le passé. Que penser de ces méthodes ?

Je pense que ces rapports sont des rapports à vocation davantage politique qu’historique. En clair, il s’agit de jeter les bases de nouvelles relations tant avec le régime algérien qu’avec le régime rwandais. C’est d’ailleurs un des objectifs revendiqués par le gouvernement. C’est le premier point majeur. Ensuite cela se situe dans une démarche de repentance, qui n’est évidemment pas la mienne, que je déteste parce qu’elle consiste à rabaisser et humilier la France au prix de certains arguments qui sont peut-être parfois justes mais souvent faux. Je les conteste très sérieusement. Le rapport « Duclert » est contestable historiquement. Il établit en le suggérant très fort que l’attentat mené le 6 avril 1994 contre le président Habyarimana et le président du Burundi est le fait d’extrémistes Hutus. Alors que personne, parmi les gens qui suivent ce dossier depuis longtemps, ne croit à cette fable. C’est la fable que cette commission nous annonce comme l’hypothèse la plus probable. C’est risible !

il y a beaucoup de parti pris dans ces rapports successifs qui veulent mettre la France sur le banc des accusés

Mon impression et à travers tous les commentaires qui ont été fait de cette commission est que c’est un rapport qui ne prétend pas à l’exhaustivité mais qui est extrêmement sévère pour la France. Il ne considère que la partie 1990-1994 de l’Histoire, hors de toute remise dans un contexte global qui court de 1959 jusqu’à nos jours. Sur toute cette plus large période, c’est un bain de sang continuel. Depuis 1959, les Tutsis ou les Hutus sont tour à tour les victimes, comme c’est aujourd’hui le cas des Hutus dans les provinces orientales de l’ex-Congo Zaïre. Il faut être honnête dans ces démarches. Or là je pense qu’il y a beaucoup de parti pris dans ces rapports successifs qui veulent mettre la France sur le banc des accusés.

La commission « Duclert » a conclu sur une France « aveugle face à la préparation » du génocide des Tutsi dans lequel elle aurait eu des « responsabilités lourdes et accablantes ». Que retenir d’autre de ce rapport ? Qu’en pensez-vous ?

Dans peu de temps nous aurons toutes les chances d’avoir un nouveau rapport qui dira que le rapport « Duclert » et le gouvernement de monsieur Macron ont été aveugles et ont fait preuve de cécité coupable face au régime rwandais actuel et son président dictateur qu’est le général Kagame. Il règne depuis 25 ans sur le Rwanda et est responsable d’une situation humanitaire dramatiquement colossale dans toute la région des grands lacs aujourd’hui. Ce ne sont pas des centaines de milliers de morts mais des millions. On nous dit qu’il n’y a pas de double génocide. Je ne sais pas comment il faut appeler les choses mais les massacres à grande ampleur dirigés contre les gens d’une certaine ethnie comme c’est encore le cas aujourd’hui, j’appelle cela un génocide. Il ne faudrait pas qu’un génocide cache l’autre. Or ce rapport tourne résolument le dos à cette réalité. Quand on voit le journaliste très engagé Patrick de Saint-Exupéry, qui est à la solde du pouvoir de Kagame, et qui nous explique qu’il n’y a pratiquement rien eu comme massacre en RDC et au Zaïre depuis 1994, c’est un scandale. C’est un négationniste ! 

La commission met plus particulièrement en lumière la responsabilité personnelle de François Mitterrand et son soutien quasi « inconditionnel » au régime « raciste, corrompu et violent » de Juvénal Habyarimana. Mitterrand est-il complice de ce génocide ?

Le rapport a un mérite, c’est de dire qu’il n’y a aucune suspicion de complicité de génocide. C’est en même temps un rapport un peu jésuite puisqu’il met en cause le président Mitterrand et un certain nombre de dignitaires militaires de l’époque. La déclaration faite hier par l’ancien ambassadeur du Rwanda en France, qui a ensuite été le ministre des affaires étrangères du gouvernement du FPR (Front républicain rwandais, ndlr) en 1994 et qui a fui le Rwanda pour se réfugier en France, en dit beaucoup. Il expliquait avoir été témoin des relations normales entre les chefs d’Etat, le président Mitterrand et le président Habyarimana.

Lire aussi : Jean Sévillia : « Il faut craindre l’instrumentalisation et la mise en accusation du passé de la France »

Je ne défends pas Mitterrand. Comme chacun sait, je ne suis pas trop de ce « bord là ». Mais il faut raison garder. Le président Mitterrand a cru de bonne foi pouvoir intervenir au Rwanda de façon à préserver la paix tout en tournant le bras au président Habyarimana pour qu’il introduise davantage de démocratie au sens où nous l’entendons nous ici. C’est un régime qui honorait le principe « d’un homme une voix ». Sachant que le pays était peuplé à 90% de Hutus, le pouvoir était donc Hutu, c’était logique. Tout cela est un rapport destiné à plaire et complaire au pouvoir actuel de Kigali. C’est ce qui m’est insupportable. Je pense qu’il fait abstraction d’un certain nombre de choses insupportables pour tout historien qui n’est pas engagé.

On ne peut donc ni incriminer l’appareil d’Etat français ni notre armée ni même François Mitterrand ?

Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’erreur commise. Dans toute politique étrangère il y a un certain nombre d’erreurs colossales. Nous en avons commis en ex-Yougoslavie, en Libye, en Syrie… Regardez les conséquences incalculables de l’intervention du président Sarkozy en Libye ! C’est une déstabilisation que paie aujourd’hui encore toute l’Afrique sahélienne. Bien sûr que si vous vous penchez sur le Rwanda il y eut des erreurs d’appréciation, une volonté d’appliquer une certaine politique… Et peut-être que celle-ci a affaibli le président Habyarimana jusqu’au point de ne plus pouvoir rien contrôler. On a peut-être, à ce moment là, laissé le champ libre à ces extrémistes. C’est très difficile de refaire l’Histoire a posteriori. Ce que je déplore ce n’est pas tant le fait de pointer les dysfonctionnements, c’est davantage l’esprit dans lequel on le fait. Et cet esprit aujourd’hui est celui de repentance et d’auto-humiliation. J’ai beaucoup de contacts en Afrique, avec des Africains de différents pays, et leur réaction depuis deux jours est de nous dire « mais vous êtes complètement barges, vous êtes des amateurs d’auto-flagellation ! » Je pense donc qu’il faut éclairer tout cela d’un regard critique car c’est un rapport davantage politique qu’historique.

J’ai beaucoup de contacts en Afrique et leur réaction depuis deux jours est de nous dire « mais vous êtes complètement barges, vous êtes des amateurs d’auto-flagellation ! »

La France a t-elle eu une vision trop « ethniciste » de l’Afrique et plus particulièrement du Rwanda, comme le souligne la commission ?

Comme le dit l’excellent Bernard Lugan — qui est d’ailleurs complètement évincé de toutes ces petites réunions parce qu’il dit des choses qui dérangent — le malheur est que la réalité du terrain en Afrique est ethniciste. Si vous voulez tenir cette réalité à l’écart, vous serez sûrs de vous planter. Ce qui se passe au Mali, au Niger, ce sont les premiers signes d’une dérive ethniciste. On est bien obligé d’en tenir compte. Sinon, nous aurons une politique décalée. Reprocher à François Mitterrand d’avoir tenu pour élément fondamental que 90% de la population soit Hutu est un non-sens. On ne peut pas faire fi de ces fondamentaux. L’Afrique ne s’est pas encore débarrassée de son démon ethniciste. Quand on est un gouvernement étranger, il faut prendre en compte ces facteurs là. 

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