L’histoire de la Russie entre 1914 et 1921, est celle d’un pays qui passe des princes et princesses aux chars d’assaut et mitrailleuses en moins de six ans, tandis que l’Europe dansait le jazz dans des salons art-déco. Ce type de contexte fait naturellement émerger, chimiquement, des personnages et des péripéties d’un romantisme tragique. Par exemple, les aventures de Raspoutine et Anastasia, bien sont connues du grand public pour l’excellent dessin animé de 1991. C’est un lieu commun que de le dire, mais une fois encore, l’Histoire est plus grande que les fictions. Parmi les personnages qui ont été décisifs dans ces temps troublés, Piotr Nikolaïevitch Wrangel n’est pas des moindres, et injustement oublié de ce côté-cî du Dniepr.
L’Armée rouge était surtout forte des erreurs du chef suprême des armées blanches. Dénikine avait une vision court-termiste, et n’a jamais discipliné son armée qui commettait exactions et pogroms. Ce dont elle n’avait pas le monopole mais qui n’a pas aidé vis-à-vis des populations
Wrangel est avant tout une morphologie. Un cavalier gigantesque et longiligne, à la moue arrogante, des yeux bleu si purs que la lumière semble en sortir, des sourcils broussailleux, et aux tenues de cosaque zaporogue totalement hors-temps. Né d’une famille d’origine germano-balte en 1878, étudiant ingénieur, il devient rapidement un de ces Européens incapables de faire autre chose que la guerre, parce que la vie ne leur a guère offert d’autre activité à la hauteur de leurs aspirations. Il se bat lors de la guerre russo-japonaise de 1904, puis sert pendant la première guerre mondiale avec une sourde appréhension et un regard vers l’arrière où les troubles commencent. Il se bat comme un lion sous les ordres de Broussilov, à la tête d’un régiment de cosaques de Transbaïkalie. Attentif à la situation de Petrograd, il préconise, en vain, l’envoi de troupes pour calmer la foule.
La roue de l’Histoire a broyé beaucoup de vies en 1917. Elle aurait bien pu broyer aussi celle de Wrangel, si sa femme ne s’était pas interposée entre lui et des miliciens bolcheviques qui voulaient l’abattre, à Yalta où il s’était exilé avec femme et enfants. Jusqu’au moment où les Allemands y rétablirent l’ordre. En 1918, le général Dénikine se trouve dans le Kouban voisin : Wrangel remet son uniforme et part à sa rencontre. Dénikine lui remet le commandement d’un division de cosaques indisciplinée. Wrangel la reprend en main, fait respecter son interdiction du pillage et du viol, et en fait une machine de guerre efficace, puissante et mobile. Les troupes de Trotsky apprennent à craindre ses cavaliers. C’est là que ses mémoires deviennent intéressantes, et novatrices dans l’écriture du récit historique.
Alors que Dénikine vole la vedette à l’Ouest, force est de constater que les faits documentés et étayés d’argumentations tactiques et stratégiques rapportés par Wrangel, montrent que l’Armée rouge était surtout forte des erreurs du chef suprême des armées blanches. Dénikine avait une vision court-termiste, n’a jamais discipliné son armée qui commettait exactions et pogroms, ce dont elle n’avait pas le monopole, mais qui a contribué à l’indifférence des populations entre son armée et l’Armée rouge, se privant d’un avantage décisif en particulier sur le plan logistique. Une guerre de contre-insurrection se gagne avec les populations parce que c’est une guerre politique : avoir objectivement raison face à un totalitarisme déjà meurtrier ne suffit pas. D’autre part, les manques fréquents à sa parole, ont rendu sa fiabilité nulle, poussant ses subordonnés à ne pas tout lui dire, ou devoir lui mentir sciemment au nom du moindre mal, accentuant les difficultés militaires. Wrangel ne s’est pas privé de lui dire plusieurs fois. Sans succès.
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Les proclamations et les messages à la populations que Wrangel diffusaient témoignent d’un souci sincère de réconciliation de la Russie avec elle-même. Mais Dénikine a scellé le sort de la Russie pour le reste du siècle. En 1919 l’Armée blanche est écrasée définitivement : Wrangel accourt à Kharkov pour sauver les meubles, mais il n’y en a plus : l’Armée blanche n’existe plus. Il tente de destituer Dénikine mais sa tentative rate. Il s’exile à Istanbul. Par un clin d’oeil, Maurice Paléologue, ambassadeur français en Russie en ces temps, vient de la dernière famille à avoir régné sur Constantinople. Comme un parfum de crépuscule.
En 1920, Dénikine finit enfin par démissionner. L’Armée rouge est en guerre contre la Pologne héroïquement défendue par Józef Pi?sudski. Il y a un coup à tenter, et Wrangel débarque en Crimée pour y monter une République autonome avec ses vingt-cinq mil hommes. Et il tient. Mais paradoxalement la défaite de la Russie rouge en Pologne scelle son sort : cent mil fantassin et trente-trois cavaliers arrivent du Nord. C’est la fin. Et l’évacuation. Les hommes de Wrangel se retrouvent à Boulogne-Billancourt, où ils travaillent dans l’usine Renault. Plénipotentiaires, officiers, artistes, ouvrier, paysans, ils conduisent des taxis ou soudent des tôles de carrosserie, vendant leurs bijoux pour envoyer blindés et munitions à l’Est. Wrangel s’éteint en 1928 à Belgrade, dans la cathédrale de laquelle il est inhumé. Quelques mois avant le coup de sifflet final des années folles, et le début de la Grande dépression qui conduira le monde à la seconde guerre mondiale. Probablement assassiné par le Guépéou.
La guerre Arménie-Azerbaïdjan est le fruit de la disposition des territoires par Staline
Ses mémoires sont un document précieux, parce qu’éclairant d’un regard très technique et solidement documenté les événements qui ont conduit à la mise en place de l’URSS avec les conséquences que l’on connaît. Jusqu’à aujourd’hui, avec la guerre Arménie-Azerbaïdjan, fruit de la disposition des territoires par Staline, qui pratiquait avec habileté le fait de diviser pour mieux régner. Tant que ces petites Républiques du glacis se battaient entre elles, leur regard ne se portrait pas sur Moscou. De même, le projet de domination mondiale par la Chine est une conséquence de ces assauts : elle est encore et pour longtemps une techno-dictature communiste.
La Maison Energeia, porte une attention particulière à cette époque dont elle a publié les principaux acteurs. Par exemple les mémoires de Maurice Janin, chef de la mission militaire en Russie pendant la première guerre mondiale, puis des Légions tchéco-slovaques, ou encore l’enquête de Nikolaï Sokolov sur l’assassinat de la famille impériale. Des ouvrages à lire en complément du journal de Maurice Paléologue, et des écrits de Félix Youssoupov pour saisir tous les enjeux d’un basculement dont nous vivons encore pour longtemps les conséquences.





