En tant qu’ancien ministre de la Défense, que pensez-vous de ces tribunes publiées par des militaires ? Cela vous choque-t-il ?
Je pense que les officiers, et les militaires en général, sont des citoyens comme les autres et que dans la période que nous vivons, ce sont même des citoyens plus avertis que les autres, parce qu’ils sont confrontés à des menaces, à des situations difficiles, et qu’ils peuvent donc porter un jugement beaucoup plus pointu que n’importe qui. Un militaire qui a participé à des combats en Afrique contre des islamistes radicaux, ou qui a patronné des opérations Sentinelle dans des quartiers très difficiles, a évidemment un point de vue éclairé. Il est bon qu’ils s’expriment parce qu’ils peuvent à leur tour éclairer les citoyens. La France est dans une période très difficile : ceux qui sont en charge de sa protection ont presque un devoir de parler – sauf à remettre en cause les institutions et le pouvoir politique. C’est ce qu’ont fait les signataires de la première pétition, et c’est pourquoi je ne comprends pas l’hystérie de la classe politique.
Nos responsables feraient mieux – au lieu de faire de l’ironie grinçante, comme le ministre de l’Intérieur, de proférer des menaces comme le ministre de la Défense, ou de lancer des invectives comme nombre d’autres – d’analyser la situation et d’y remédier
Pour ce qui est de la deuxième pétition, elle est la suite logique de la première, même si elle n’est hélas pas signée. Elle reflète en tout cas tout à fait la réalité, et je constate que les sondages révèlent que les trois-quarts des Français en approuvent l’analyse. Nos responsables feraient mieux – au lieu de faire de l’ironie grinçante, comme le ministre de l’Intérieur, de proférer des menaces comme le ministre de la Défense, ou de lancer des invectives comme nombre d’autres – d’analyser la situation et d’y remédier. Le constat que font les militaires sur le délitement est un constat partagé, et plutôt que de qualifier ces actes de rébellion, il faut une prise de conscience qui amènera peut-être à de bonnes décisions.
À votre avis, pourquoi ces militaires ont jugé utile de se dévoiler ainsi ?
D’abord peut-être parce que l’armée n’est pas assez considérée en France, alors que des milliers d’hommes luttent contre le radicalisme islamique en Afrique, que des milliers d’autres parcourent nos villes, nos banlieues, nos quartiers difficiles pour éviter que les tensions y augmentent. Mais une partie de l’opinion considère aujourd’hui que l’armée peut être une menace : je comprends donc que les militaires se soient émus de ce manque de considération. D’autant que concomitamment, le chef de l’État reçoit aujourd’hui le président du Rwanda, alors que deux rapports signés par des Français et un cabinet d’avocats américains essaient de faire porter la responsabilité des événements de 1994 sur l’armée française. Le grand scandale est là : que le Président et d’autres autorités françaises essaient de faire porter cette responsabilité aux troupes françaises, alors que c’est à des hommes politiques français qu’il faudrait éventuellement faire des reproches.
Je veux pour ma part rendre hommage aux soldats français pour ce qu’ils ont fait au Rwanda. J’aimerais que le gouvernement actuel pour être fidèle à sa mission fasse la lumière notamment sur l’assassinat de deux militaires français le 8 avril 1994 à Kigali. Il n’y a jamais eu de saisie de la justice à ce sujet. De même, sur la mort des présidents du Rwanda et du Burundi, une enquête a été menée par le juge Bruguière, et même si le juge Trévidic est arrivé ensuite à un non-lieu, on ne sait toujours pas qui a fomenté cet attentat. Il est pourtant du devoir des gouvernements de faire la lumière sur les circonstances de ces morts. Tous ces éléments réunis provoquent le malaise des militaires, que l’on comprend.
Emmanuel Macron est le premier président qui n’ait pas fait son service militaire. C’est vous qui, en tant que ministre de la Défense, avez suspendu le service militaire : qu’en pensez-vous rétrospectivement ?
J’ai présidé en effet au passage à l’armée de métier. Je pense qu’il n’était pas possible de maintenir l’armée de conscription telle qu’elle était, parce qu’on n’arrivait ni financièrement ni socialement à garantir l’égalité des citoyens devant la loi. De nombreuses personnes étaient exemptées et réformées parce que l’armée ne pouvait pas les accueillir. C’était 15 % d’une classe d’âge. Michel Debré avait de plus créé l’affectation rapprochée, qui de fait empêchait l’intégration militaire.
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Enfin, un certain nombre de gens des classes sociales supérieures se trouvaient affectés à des tâches de bureau confortables, ou dans des administrations différentes. Il fallait donc selon moi renouveler l’école et l’université pour travailler à l’intégration, plutôt que s’appuyer sur le service militaire. De plus, il était prévu de développer à grande échelle la réserve, pour atteindre 400 000 hommes. Mais jamais on n’a voté les crédits. Et ce serait pourtant un lieu d’intégration et une réserve d’hommes utile : quand les militaires parlent de menaces et de troubles qui iraient jusqu’à la guerre civile, il faut réfléchir aux moyens d’y faire face. Et sans réserve, on sera en difficulté.
Comprenez-vous ce que disent d’autres officiers qui, étant d’accord avec ce constat, pensent néanmoins que cela créerait des divisions à l’intérieur de l’armée, alors que la tribune ne propose rien ?
Il faut que les citoyens créent un mouvement en faveur du redressement de notre pays. Ce n’est pas un choix politique, simplement une prise de conscience. On constate qu’aucun mouvement politique ne propose une stratégie enthousiasmante pour les jeunes Français.
On constate que dans les bureaux de vote, presque la moitié des militaires, pompiers, gendarmes et policiers choisissent le Rassemblement national. On accuse cependant Marine Le Pen de récupérer le mouvement. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Le monde politique est complètement politiquement correct, et les élus, même s’ils pensent que la situation est difficile, que les menaces sont importantes, n’osent pas le dire de peur d’être traités d’extrémistes. Ce que je dis à tous mes amis qui sont dans des partis centristes, c’est qu’ils n’assument pas et laissent les plus extrêmes capter cette opinion politique. Un homme politique s’honore en disant la vérité et en agissant dans le sens de ce qu’il a dit. Il faut que sa parole privée et sa parole publique soient les mêmes.
Il faut revenir à une définition claire du devoir de réserve : qu’on leur interdise de juger leur ministre, oui, mais pas de juger l’état de la société, même si ça peut concerner le secteur où ils travaillent
Pensez-vous que l’armée devrait intervenir dans les banlieues, et si oui serait-ce un aveu d’échec ?
Je souhaite que les autorités prennent rapidement des mesures pour éviter cela. Car en effet, ce serait un aveu d’échec.
Pensez-vous que les militaires devraient avoir le droit de parler plus ?
Ils ont évidemment le droit de donner leur avis sur l’état de la société. Il faut revenir à une définition claire du devoir de réserve : qu’on leur interdise de juger leur ministre, oui, mais pas de juger l’état de la société, même si ça peut concerner le secteur où ils travaillent. Tout le monde peut juger que les crédits de la défense sont insuffisants, et juger que dans certains quartiers le climat relève de la pré-guerre civile. Et je reste étonné de la réaction de nos ministres qui n’ont pas ouvert le dialogue avec les militaires.





