Amener « 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat d’ici à 2000 », le slogan de Jean-Pierre Chevènement en 1985 avait tout d’une utopie mobilisatrice : le chiffre élevé, évocateur d’une plénitude, l’échéance millénariste, et le vague de la notion de « niveau du baccalauréat ». Une utopie radicale qui s’éloignait de la référence constante en matière de stratégie éducative de l’État, le plan Langevin- Wallon (1947), pourtant porté par la gauche, qui affirmait logiquement que seuls « les enfants dont les aptitudes aux études théoriques auront été reconnues seront dirigés vers les enseignements qui les mèneront au baccalauréat ».
L’État n’a jamais vraiment pu se défaire du mantra des 80 % qui a fait partie des fourches caudines sous lesquelles les ministres ont dû passer. Si bien que l’objectif ministériel est devenu réalité, certes avec retard, en 2012, mais tout de même : 85 % d’une génération étaient au « niveau du baccalauréat » et 77,5 % des jeunes d’une génération devenaient bacheliers. Pour la session 2020, la part des bacheliers dans une génération atteint 86 %.
Parallèlement, le taux de réussite global au baccalauréat a atteint 95,7 %. Depuis 2014, il oscillait autour de 88 %. Ce taux de réussite est de 98,4 % dans la voie générale, de 95,7 % dans la voie technologique et de 90,7 % dans la voie professionnelle. On relèvera que sa forte augmentation a largement correspondu à des majorités de droite, nouvelle illustration de leur propension à se couler dans les politiques de gauche.
Le revers de la médaille est que, s’ils ont évité l’usine, ils n’ont pas évité le bureau, sa monotonie, ses carrières peu valorisées et leurs petits salaires
Il y aurait tout lieu de se féliciter de ces chiffres (pour une fois qu’un objectif de l’État est atteint !), s’ils ne cachaient une situation fort dommageable. Constatons d’abord que le slogan de Jean-Pierre Chevènement, déjà absurde en lui-même, a été mal compris. Ce n’est probablement pas fortuit et on peut penser que son ambiguïté était voulue : il évoquait non pas 80 % de bacheliers mais 80 % au niveau du baccalauréat. Pourtant si l’on se fie à un certain nombre d’organes de presse, c’est bien la première acception qui a été retenue. Libération, il est vrai coutumier des amalgames, a ainsi pu titrer « tous bacheliers ». De fait, le mot d’ordre a rapidement été traduit par « 80 % au bac ». De nombreux chercheurs ont montré à quel point cet objectif-là a été mobilisateur pour les classes populaires et leurs enfants, prêts à tous les sacrifices pour éviter l’usine à ces derniers et les sortir de la condition ouvrière. Le revers de la médaille est que, s’ils ont évité l’usine, ils n’ont pas évité le bureau, sa monotonie, ses carrières peu valorisées et leurs petits salaires.
Stéphane Beaud, que l’on ne peut soupçonner de crypto-conservatisme, a montré les effets délétères d’une politique scolaire qui a survalorisé l’enseignement général et dégradé l’image de l’enseignement technique. Le constat a par ailleurs été fait de la mauvaise préparation des jeunes des classes populaires à intégrer avec profit des classes de lycée exigeantes. Le collège dont la qualité de l’enseignement a, au même moment, été profondément dégradée par la rapide montée des jeunes issus de l’immigration, avait souvent été pour eux un nid douillet où la faiblesse de l’effort scolaire consenti pouvait coexister avec une notation très positive et trompeuse. Le même phénomène a pu exister entre le lycée et les classes préparatoires. En d’autres termes, l’inflation des générations de bacheliers s’est traduite, pour ceux qui ont voulu jouer le jeu de la sortie par le haut du système scolaire, par l’obligation de franchir des « marches d’escalier » extrêmement hautes pour qui n’y était pas préparé : du collège au lycée, d’un lycée moyen à un lycée de qualité, de la terminale à la classe « prépa ». Pour les autres, peu intéressés par l’enseignement général, ils ont encombré les lycées et, tout en s’y ennuyant, ont contribué à en faire chuter le niveau.
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Pour beaucoup de ces nouveaux bacheliers, la case suivante a été d’atterrir par défaut à la « fac », alors que leurs demandes de filières sélectives courtes (BTS et surtout DUT) n’aboutissaient pas, faute de dossiers convaincants. L’université, déjà fragilisée par les politiques post-mai 68, a dû accueillir des cohortes d’étudiants souvent dépassés et peu motivés. L’insertion professionnelle de ces jeunes ne pouvait qu’en souffrir avec, à la clé, l’émergence de cette catégorie d’anciens étudiants, désormais typiques des facs de sciences humaines et sociales, qui vivotent, s’aigrissent et grossissent les rangs des contempteurs de la société. Le comble est qu’à l’inverse nombre de métiers bien rémunérés et intéressants ne disposent plus d’une main-d’œuvre qualifiée suffisante (boulangerie, boucherie, bâtiment…), ce qui conduit à faire appel à l’immigration, légale ou pas. D’une pierre, la gauche mitterrandienne avait fait plusieurs coups.





