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EX TERRA LUCEM Voyage au bout du Brexit

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Publié le

6 septembre 2017

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Ex-TerraLucem-St.Helens-Web

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[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]«[/qodef_dropcaps]À St Helens et dans la région, quand j’étais enfant, Pilkington employait plus de 10 000 personnes : aujourd’hui il ne reste que 700 emplois ». Les yeux bleus gris de Sean sont comme hypnotisés par la cheminée de l’usine face à lui. Son regard tourne un peu plus loin sur l’horizon : « Là-bas, c’est l’ancien siège ». L’immeuble années 60 se dresse comme un champignon géant au milieu de la ville. Autour, des pavillons, maisons de deux étages toutes semblables. L’immeuble est vide, on aperçoit ses rideaux intérieurs à lames, tordus, tirebouchonnés, et la lumière des fenêtres opposées, que plus aucune cloison ni mobilier n’arrête, donne à ce bloc de béton noir à la façade ornée de plaques bleues une apparente transparence.

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Bienvenue à St Helens, jadis fleuron de l’industrie anglaise et   de la mine, aujourd’hui ravagé par la pauvreté et le chômage, manière de ville martyre de la mondialisation. On a l’impression d’y vivre sur une tout autre planète que celle des grandes métropoles britanniques du nord, comme Liverpool ou Manchester. Ici, 58% des électeurs se sont prononcés pour le Brexit. Est-ce malaisé à comprendre ? Pilkington, géant de la fabrication du verre, créé en 1826, principal concurrent de Saint-Gobain et grand pourvoyeur d’emplois, a été racheté en 2006 par Nippon Sheet Glass.

Peu à peu, les activités ont été délocalisées, les emplois détruits, et avec eux un certain mode de vie. La ville du Meyserside avait déjà vécu un traumatisme modèle XXL quand en 1985, à l’issue d’une grève d’un an, la Commission Nationale du Charbon avait décidé de fermer sa mine. Déjà, des milliers d’emplois détruits dont deux mille seulement pour les mineurs de fond. Cette fermeture et l’attitude extrêmement répressive du gouvernement de Margaret Tatcher, qui choqua la Reine elle-même, inspireront au groupe Dire Straits sa chanson Iron Hand :

The blue line they got the given sign/The belts and boots march forward in time / The wood and leather the club and shield / Swept like a wave across the battlefield

Notre guide, Sean McGuire, ancien haut dirigeant du Financial Times à la soixantaine énergique connaît bien l’histoire la ville, ses plaies et ses traumatismes : « Quand mon père a été élu patron du syndicat des mineurs, nous avons emménagé dans cette maison » –du menton il désigne un humble pavillon, au milieu d’une rue grise à quelques encablures de la coulée verte qui a remplacé la mine.   « Nous étions cinq enfants… Et tu veux savoir ? Elle était en meilleur état à l’époque ». Il lâche un juron avant de continuer sa promenade dans les rues de son enfance qu’il reconnaît à peine.

« Les gens d’ici ont décidé de voter contre l’establishment, parce qu’ils ne se considèrent pas comme partie prenante de la mondialisation et de l’Union européenne. »

Sean, s’il a voté pour le maintien dans l’Union Européenne, livre pourtant, en déambulant dans ces artères où aux alignements de pavillons en briques succèdent d’autres enfilades de maisons à l’ocre sale, une explication sans concession de ce qui a poussé St Helens à voter pour le « leave » : « Les gens d’ici ont décidé de voter contre l’establishment, parce qu’ils ne se considèrent pas comme partie prenante de la mondialisation et de l’Union européenne. Pour eux, cesser de verser de l’argent à l’Europe permettra d’améliorer les services publics, la couverture santé ou l’éducation. Ils détestent aussi l’idée que puissent exister une diplomatie et une armée européenne. À ces raisons, s’ajoutent une forte défiance envers la classe politique et le sentiment d’être globalement des laissés pour compte ».

Un aspect psychologique né selon David Goodhart (voir entretien), l’auteur de Road to somewhere, d’un sentiment d’abandon mais plus encore d’une impression de ne plus faire partie de la communauté nationale. Car mondialisation, multiculturalisme et financiarisation de l’économie heurtent profondément des classes populaires naturellement conservatrices et très attachées à leurs anciennes solidarités. Pour le fondateur de la revue Prospect, il ne s’agit pas de refus du changement en tant que tel, ni de l’évolution des mœurs, mais bien de la vitesse à laquelle ils se déroulent : la machine s’est emballée, les élites vivent au rythme du village global et laissent au bord du chemin ceux qui n’ont pas saisi le sens du progrès continu ni le post-modernisme triomphant.

Les habitants de St Helens et de la région avoisinante appartiennent en général à cette classe pauvre et blanche qui s’est trouvée prise entre le marteau du libéralisme économique des tories au début des années 80 et l’enclume du libéralisme social des travaillistes, pensé dès les années 60 et appliqué au début des années 2000 par le « New Labor » de Tony Blair. Ce « double libéralisme », pour reprendre la formule de David Goodhart, a créé la ligne de fracture entre les « anywheres » et les « somewheres », ceux qui sont « de partout » contre ceux qui sont « de quelque part », les mondialisés contre les enracinés.

Sean cesse soudain ses explications :« Tu veux goûter la spécialité de St Helens ? »

Nous entrons dans une boulangerie, seul îlot de vie dans ce décor à la Alphaville. Comme souvent dans cette région d’Angleterre, l’accueil est chaleureux tout en restant timide. Quatre femmes aux âges variés vendent leurs tartes au bœuf, au porc et autres plats mystérieux pour des Français. Avec leurs coiffes et leurs tabliers, on les dirait sorties des années 50. Au moment de payer, Sean lance :« Vous avez voté pour le Brexit ? » Stupéfaction souriante des vendeuses, qui se regardent avant que la plus âgée lance:« Moi j’ai voté pour le Brexit, mais mon homme a voté pour le maintien ».

Un silence gênant s’installe. Il est temps de continuer notre discussion avec Sean dans un parc un peu plus loin : « Le parti travailliste a été très ambigu pendant la campagne, l’appareil soutenant le Brexit en se pinçant le nez quand Corbyn disait en privé tout le bien qu’il pensait de l’Europe. Le but de ce double langage ? Ne pas se couper complètement du vote ouvrier tout en ménageant les bobos londoniens ».

L’Angleterre est décidément un pays de saisissantes oppositions : face au nord ouvrier, pauvre, ancien bastion des syndicats, du parti travailliste et de l’Église Catholique, le sud arrogant, bigot et fasciné par le Veau d’or. Pourtant, aux deux bouts de la chaîne on a voté pour le Brexit, les uns pour sauvegarder les services publics et leur culture, les autres, minoritaires, pour faire de l’Angleterre la Singapour de l’Europe.

Nous quittons les rues tristes de St Helens, ses vieux magasins fermés, des planches de bois couvrant les vitrines et les portes. Sur le trajet vers l’autoroute, à la sortie de ville se dresse une zone commerciale : super, hypermarchés, galeries marchandes, Sean sert les dents : « Ces saloperies ont tué le centre-ville : à part la boulangerie, tout est fermé, même le Green Dragon… Ce pub était une institution ».

« Pas vraiment isolationnistes mais toujours ailleurs. Pour eux, la conquête spatiale commence à Douvres. »

Avant de laisser St Helens, passage obligé par le Stade des Saints, club mythique et autre institution de la ville : ici, comme dans le reste du Lancashire et du Yorkshire, on joue au foot ou au rugby à XIII, et parfois les uns sont les fils des autres comme Ryan Giggs, star de Manchester United, dont le père, Danny Wilson, évolua naguère à Swinton. L’histoire du club se mêle à celle de la ville : Ex Terra Lucem (« La lumière sort de la terre »), la devise qui s’étale sur la façade de Langtree Park, nouvelle enceinte du club, dit l’identité de la ville minière, encore et toujours, comme un radeau de survie dans cette Angleterre mondialisée, où tout se vaut, tout s’égale.

L’indifférenciation ? Jamais dans cette terre rebelle qui s’éleva si longtemps contre Londres et ses élites : catholique contre le Roi et sa réforme, pour les Stuart contre le Parlement, pour le XIII ouvrier et professionnel contre le XV amateur des propriétaires terriens anglicans du Sud.

À Crosby, sur le pas de la porte nous attend Michael McGuire, 91 ans, père de notre guide mais aussi député du Labour de 1964 à 1987. Malgré son âge, l’homme marche sans assistance, invite d’un geste aimable de la main à pénétrer son appartement. Il réapparaît dans le salon avec des tasses de thé fumantes et des biscuits à la cannelle et au gingembre.

L’ancien élu est un dur et il connaît le mérite. Né d’une famille d’Irlandais, il passa de mineur de fond à patron du syndicat des mineurs, puisse fit élire député. Le Brexit ? Pour lui, il est certain qu’au-delà de l’aspect purement économique, la question de l’identité, même si le mot n’est jamais prononcé, a joué un rôle déterminant : « Mes connaissances londoniennes qui reviennent s’installer ici me racontent que Londres n’est plus l’Angleterre, que c’est un autre pays. Mais ce que je sens aussi, c’est une peur de plus en plus prégnante de l’Islam ».

Cette certitude s’accompagne aussi de colère contre la classe politique, y compris ses anciens camarades du Labour, et contre le clientélisme ethnique : « À Bolton, les partis ont désigné des candidats selon la carte des communautés, à Tottenham, les élus jouent le jeu du communautarisme par peur de ne pas être réélus. L’Angleterre a créé des points de fixation de l’immigration, où les populations se regroupent en communautés et conservent leurs modes de vie ».

Contrairement à ses enfants, tous diplômés et dotés de confortables situations, Michael Mcguire a voté pour le Brexit, même s’il craint que la Commission Européenne fasse payer au prix fort ce choix du grand large. L’ancien élu de Ince finit par donner la clef du vote massif pour le Brexit dans ce nord ouvrier qu’il connaît si bien : « Il y a un très fort sentiment de fierté hérité de l’époque impériale, ce sentiment d’être différents même si secrètement nous admirons les Français ou les Allemands. Nous sommes persuadés d’avoir gagné seuls contre Napoléon, d’avoir en quelque sorte gagné seuls la Deuxième Guerre mondiale. En découle cette idée profondément ancrée que nous pouvons encore une fois nous en sortir seuls, que cela sera peut-être dur mais que nous l’avons déjà fait si souvent ».

Et en effet, les Anglais demeurent différents et tout leur mode de vie est fondé dans cette recherche de la différence : pas vraiment isolationnistes mais toujours ailleurs. Pour eux, la conquête spatiale commence à Douvres.

Le Brexit est sans doute une victoire de la véritable Angleterre contre les délires globalisants de Londres et les intérêts particuliers gallois et écossais. Manque encore cependant une grande voix pour porter cette volonté d’indépendance coûte que coûte, une de celles qui promettent la sueur et les larmes… mais la victoire. Qui osera enfiler l’immense costume de Churchill ?

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