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Simon Berger, rhapsodie bohémienne

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Publié le

14 juin 2021

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À 23 ans, Simon Berger publie Jacob, deuxième roman qui a de quoi susciter l’espoir, après le succès de Laisse aller ton serviteur (Prix Maintenon du premier roman). Non, la crétinerie, l’ilotisme et la jeunitude n’ont pas contaminé l’entièreté de notre jeunesse. Nous en voulons pour preuve ce récit vif et adamantin de la vie fugace d’un « Romanichel » dans l’entre-deux-guerres.
simon

Après un premier roman sur Jean-Sébastien Bach, un roman sur les Gitans. Deux sujets rebattus qui ne facilitent pas la tâche d’un jeune écrivain…

L’Ecclésiaste le martelait déjà : il n’y a rien qui ne soit éculé, tout a déjà été dit. Je ne me vois pas chercher un sujet pour sa seule singularité ou parce que je montrerais, en le traitant, ma prétendue originalité. Paradoxalement, une fois qu’on a compris que l’originalité dans le sujet est une illusion, la liberté et la jubilation de l’invention peuvent, je le crois, jaillir. L’errance de Bach ou celle des nomades m’intéresse, mais je ne cherche ni l’originalité, ni la démonstration ; je cherche seulement à faire se rencontrer un sujet qui m’attire et mon amour du travail de la langue. Bien sûr, quand on ne croit pas à l’originalité du sujet, on sait d’autant plus la dette que l’on a contractée, à vie, à l’égard de ceux qui nous ont précédés, et qui ont labouré le champ que nous prétendons aujourd’hui moissonner. La comparaison avec les compositeurs est très juste : il y avait un temps où chaque musicien se devait de faire sa messe sur L’homme armé. Mais c’est dans cette continuité, dans ce passage de relais, que le frottement des styles et des personnalités artistiques devenait possible – et même les révolutions formelles. En somme c’est toujours la même histoire, répétée, remodelée, dans une grande fugue des générations, avec aussi les incompréhensions, les reprises, les divergences inhérentes à ce dialogue ininterrompu.

Pourquoi faire de la figure de Jacob un petit Gitan? 

Il se trouve que le Jacob de mon livre est inspiré d’un Jacob qui a existé. Ce Jacob était, non pas exactement un Gitan, mais un Yéniche ; cela dit, le mode de vie reste le même, et c’est précisément cette vie-là, dans cet environnement-là, qui m’a retenu et m’a poussé à écrire cette histoire. L’assignation à ce peuple très fier de ses origines (pourtant jamais vraiment élucidées), dont la façon de vivre et de penser est très proche de celle des manants (alors même qu’en règle générale, les voyageurs ne permanent jamais bien longtemps, où que ce soit), ne peut pas ne pas marquer le jeune Jacob jusque dans sa chair. Il y a là-dedans quelque chose de la tragédie, ce fatum qui est le même dans les palais grecs et entre les roulottes, le drame en miniature de la condition de l’homme, jeté dans le monde avant tout, pour employer un bien grand mot, comme un homo viator.

« Jacob, comme tous ceux que Dieu Se choisit, est marqué d’une élection qui est aussi une sorte de malédiction ».

On trouve des similitudes entre le personnage biblique et Jacob Weiss, le personnage central de votre roman, tous deux prenant la place de l’aîné. Mais où, dans la Bible, Jacob triomphe, dans votre roman, il succombe à son frère – où devrait-on dire qu’il succombe au combat contre son ange ? 

Oui, de manière générale, les parallèles induits par un prénom procèdent d’une sorte de symbolique du hasard (mais y a-t-il vraiment du hasard dans un roman?) qui me touche beaucoup. Et en effet, je souscris à ce que vous dites : j’ajouterais même que Jacob, comme tous ceux qui sont touchés d’une grâce particulière, comme tous ceux que Dieu Se choisit, est marqué d’une élection qui est aussi une sorte de malédiction. L’errance des Yéniches n’est pas sans rappeler celle du peuple juif, dont certains d’ailleurs se disent issus. Et ici Jacob peut, comme son précédent biblique, se dire Israël dans le même sens que le patriarche : il lutte avec Dieu, contre Dieu ; il se tient face à Lui.

Finalement, Jacob, n’est-ce pas « simplement » une histoire de désir ? De fascination amoureuse d’un homme lettré pour un jeune Gitan illettré ? Le désir d’un homme pour un enfant sous la vertueuse ambition de l’éduquer. 

Vous avez raison : c’est une histoire de désir, une histoire de passion dans le sens le plus fort de ce terme galvaudé. Rien ni personne ne semble résister au jeune Jacob, pas même le narrateur, qui se croit en quelque sorte sommé d’écrire après avoir vu la photo de Jacob. Je suis loin d’arriver à la cheville de Tomas Mann, on l’aurait deviné ; mais Jacob a ceci de commun avec Tadzio qu’il suscite, qu’il provoque, mais avec une sorte de passivité qui n’est peut-être pas si innocente. Exalter dans l’enfance une sorte d’âge de l’innocence est stupide : les enfants sont aussi pervers que les adultes. Seulement la perversion des enfants n’est pas de même nature que la perversion des adultes ; et c’est quand les adultes imposent la leur aux enfants que le crime commence. Joseph, l’éducateur de Jacob, a au moins conscience de cette limite infranchissable, de ce tabou ; mais c’est en effet la concupiscence qui est à la racine de son action prétendument humanitaire. Je crois d’ailleurs que, d’une manière générale, dans Jacob, les motifs des actions, même belles, sont bas, et ce de tous côtés: ce serait trop facile de faire des bourgeois un cénacle de croquemitaines vaguement condescendants, pour angéliser les Yéniches. Mais la famille de Jacob elle aussi a ses bas instincts et ses bas motifs.

Voilà une perspective qui s’éloigne franchement du politiquement correct. 

Peut-être est-ce là ce qui correspond le moins à la doxa morale peu subtile de notre époque, qui aurait voulu que la ligne de démarcation entre les justifiés et les réprouvés fût plus nette (si tant est même qu’il y en ait une). Vous vous doutez bien que je ne me pose pas la question, en écrivant, de ce qui est « politiquement correct » ou non ; mais si, de temps à autre, on voit affleurer quelque chose qui ne correspond pas tout à fait aux jugements préfabriqués de notre temps, ce n’est pas voulu, mais ce n’est pas plus mal.

Portrait du Yéniche en jeune jacob

Remisez dans l’arrière-boutique de votre collection de vilaines pensées réactionnaires toutes faites le jugement hâtif sur le style imbitable du jeune normalien, la morgue de l’étudiant en philosophie et la fausse-monnaie d’éditeurs habiles refourgueurs de camelote périmée vendue pour du neuf : Simon Berger est intelligent, érudit, précoce et c’est énervant, certes. Cela n’enlève rien à son talent. Son Jacob se lit en quelques heures, comme on admirerait un portrait de Philippe de Champaigne. On est loin d’en avoir saisi toutes les subtilités et les joliesses, mais on s’en extirpe avec le sourire satisfait de qui a passé un moment dans les hauteurs de la beauté et de la dignité, ce qui n’est pas chose courante. Résumer ce livre en une phrase ? C’est l’histoire d’un garçon qui s’appelle Jacob, né dans une famille nombreuse, pauvre et orgueilleuse de Bohémiens, et que l’intérêt d’un bourgeois éduqué et nanti tentera d’extraire de sa condition de misérable illettré. Cela dit peu de choses de ce roman dont la justesse tient à la retenue et à la précision d’un style qui touche au vif la vérité des êtres. Délicat et sensuel, tel est le portrait du Yéniche en jeune Jacob.

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