Quand on évoque la redéfinition du rôle et de la place stratégique de la France dans le monde, le débat semble souvent prisonnier de clivages simplistes, défini schématiquement par l’opposition entre atlantisme et anti-américanisme ou fascination prorusse. Pensez-vous qu’il soit possible aujourd’hui de retrouver la formule d’un équilibre gaullien ?
Je ne crois pas beaucoup au jeu des oppositions. Je préférerais que les élus et commentateurs de tous bords proclament d’abord qu’ils servent les intérêts de la France. Le jeu des idéologies me semble toujours très dangereux. Puisque vous évoquez de Gaulle, il me semble que, comme lors de la crise de Cuba en 1962, si la sécurité nationale des Américains ou des Européens est clairement menacée, la France se doit de traduire dans les faits la validité de ses alliances historiques, notamment avec les États-Unis. Mais ceci dit, dans le domaine de la vie des affaires, du droit et de l’économie, on ne peut que constater l’extraterritorialité très agressive du droit américain et la volonté manifeste d’affaiblir des secteurs-clés de l’industrie française et de l’industrie de défense française, voire de s’en emparer. Les opérations menées contre Airbus ou Alcatel, ou encore l’affaire Alstom conduisent même à se poser la question d’un véritable « pacte de corruption » qui pousse une partie des élites politiques à ignorer, voire à favoriser ces menées. Il y a le danger de voir la France, seule puissance militaire conséquente en Europe avec le Royaume-Uni, se faire évincer des marchés de la défense pour continuer à servir de supplétif aux opérations américaines et se retrouver en première ligne dans des confits contestables. La volonté américaine de mettre au pas des États forts au Moyen-Orient se traduit aujourd’hui par un regain de tension avec la Turquie, qui pourrait nous entraîner plus avant dans un aventurisme dangereux.
En dépit de la crise dans laquelle l’Union européenne semble ne pas devoir cesser de s’enfoncer, le couple franco-allemand reste le principal cheval de bataille de l’Élysée. L’Allemagne constitue-t-elle pour la France un partenaire fiable ?
L’Allemagne reste très largement une énigme qui ne se laisse pas enfermer dans les schémas de ceux qui ne voudraient la considérer que comme une puissance inféodée à la politique américaine. Elle est toujours enchaînée à sa culpabilité historique et s ’est reconcentrée sur des impératifs économiques qui l’amènent à jouer selon ses intérêts sur différents tableaux. Ainsi, l ’Allemagne réaffirme son lien, voire sa dépendance stratégique avec les États-Unis mais elle défend toujours implacablement le projet industriel Northstream 2, afin d ’acheminer le gaz russe en Europe. Historiquement, l ’Allemagne regarde vers l’est et est partie prenante dans de vastes projets de développement eurasiatiques, y compris ceux qui relèvent des « routes de la soie » chinoises, tandis que la France reste à la traîne sur ces théâtres économiques. L’Allemagne laisse en revanche à la France le soin de s ’engager dans des opérations militaires qui participent à la sécurisation des frontières et des intérêts de toute l ’UE, comme au Mali par exemple, ou en Centrafrique.
Je plaide personnellement pour que l’Europe participe activement, financièrement et militairement, aux opérations extérieures dont la France assume seule la charge, afin que nous ne soyons plus seuls à payer le prix humain, matériel et financier de ces opérations
Elle n’a pas l’intention de redevenir une puissance militaire mais en revanche, les tribulations du dossier SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) témoignent de sa volonté de reconquérir un leadership dans le domaine de l’industrie militaire en acquérant des compétences qu’elle a perdues en matière d’aéronautique militaire et de systèmes d’armes. Je plaide personnellement pour que l’Europe participe activement, financièrement et militairement, aux opérations extérieures dont la France assume seule la charge, afin que nous ne soyons plus seuls à payer le prix humain, matériel et financier de ces opérations. Mais nous avons un président qui reste obnubilé par l’alliance avec l’Allemagne au point de consentir à de graves renonciations. Je me sens, en tant que français, humilié de voir, par trois fois, la ministre allemande de la défense (Annegret Kramp-Karrenbauer) adresser à Emmanuel Macron une fin de non-recevoir à propos de la constitution d’une armée européenne. Les Français semblent bien être les seuls à y croire tandis que les Allemands mènent une politique strictement concordante avec leurs intérêts économiques.
Qu’en est-il de nos relations avec le Royaume-Uni ? Le Brexit n’offre-t-il pas à la France une chance historique de reconsidérer son partenariat avec nos voisins britanniques et par-là même de retrouver un destin océanique qui est tout aussi important que son rôle continental ?
La sortie du Royaume-Uni montre de toute évidence que l ’UE n’est pas l ’Europe. Cette sortie n’a, du moins pour le moment, pas transformé le Royaume-Uni en champ de ruines et la France conserve beaucoup de coopérations bilatérales avec le Royaume-Uni et celles-ci, aux dires de ceux qui y participent, se déroulent bien. Il faut rappeler que nous partageons avec l’Angleterre une expérience impériale qui nous rapproche. Quand il se passe quelque chose dans le monde, les Français comme les Anglais se sentent concernés. Ce n ’est pas le cas de beaucoup de nos confrères européens. Allemands, Autrichiens ou Polonais n’ont rien à faire de ce qui se passe au Mali par exemple. Britanniques, Français et Russes se retrouvent dans ce te conscience impériale partagée et il faut noter également que nous sommes les seules puissances nucléaires et les seuls membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies.
La sortie du Royaume-Uni montre de toute évidence que l ’UE n’est pas l ’Europe
La Grande-Bretagne a choisi de prendre le large, elle a aussi choisi l ’Asie, en plus des États-Unis, devenant le port franc de la plus importante zone de libre-échange conclue entre 16 pays asiatiques. La France, assurément, n’assume pas, ou plus, son rôle océanique. Nous possédons la deuxième Zone Économique Exclusive (ZEE) et le premier domaine sous-marin au monde, avec un accès potentiel à de très importantes matières premières et une biodiversité exceptionnelle et nous ne faisons rien, ou presque, de ces atouts. Il serait indispensable de remettre sur pied une grande politique maritime.
Pourquoi, dès lors, tant d’aveuglement de la part de nos gouvernants, qui s’obstinent à garder les yeux tournés vers l’UE et vers l’Allemagne quand le Royaume-Uni affirme vouloir réassumer son rôle de puissance globale ?
Il s’agit d’abord d’une question de rendement économique à courte vue. Le rendement d’une ZEE n’est pas assez profitable aux yeux des investisseurs et des décideurs. Je plaide avec force pour une instance qui serait capable de préserver et tirer parti de ces ressources sur le long terme. La mer est depuis trop longtemps sortie du champ de nos préoccupations.
Ce qui nous amène à la question des politiques environnementales actuellement préconisées qui semblent plutôt faites pour renforcer notre dépendance industrielle vis-à-vis de la Chine : comment pensez- vous que doive être réévaluée la relation avec Pékin ?
Sur le plan écologique, le problème ne se résume pas au vague slogan « sauver la planète ». Le problème est celui des conditions de la vie humaine sur terre. Le dérèglement climatique ne fait aucun doute, mais cela n’empêche pas que les énergies « renouvelables » représentent une vaste escroquerie, qui nuit à l’industrie automobile et nucléaire de la France. Cette escroquerie est concomitante d’une autre falsification qui consiste à prétendre que l’on peut apporter une réponse globale à une multiplicité de problèmes et d’enjeux locaux. Non seulement les sources d’énergies dites « renouvelables », comme l’éolien ou le solaire, n’ont pas la capacité pour devenir une source d’énergie locale mais leur développement massif a un coût écologique et un coût économique exorbitants. En France, la refonte du réseau électrique qui permettrait de passer massivement au solaire ou à l’éolien se chiffrerait à quelque 250 milliards d’euros.
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Avec un tel budget, on imagine que l’on pourrait largement rénover la filière nucléaire qui est un atout industriel majeur pour la France et représente une source d’énergie réellement verte. Mais une fois de plus les dirigeants politiques feignent de l’ignorer. On voit ainsi François de Rugy commettre une erreur majeure pour le pays en bloquant le développement des réacteurs de quatrième génération Astrid. Cette politique nous livre pieds et poings liés à la Chine. Elle nous met aussi entre les mains des Américains ou des Allemands. Cela représente un accident géopolitique de très grande importance pour la France. Nous abandonnons des secteurs d’excellence pour des secteurs dans lesquels nous n’avons pas d’expertise à faire valoir et qui ne représentent pas la solution écologique tant vantée. Ainsi que le disait l’ex-patron de Peugeot, Carlos Tavarès : « Il est possible que le moteur électrique soit une impasse, le problème est que l’on s’y engouffre ». Nous possédions, dans l’industrie automobile française, une expertise certaine dans le domaine du moteur diesel, que nous abandonnons aujourd’hui alors que le bilan carbone du moteur diesel reste plus favorable que celui du moteur électrique, si l’on prend en compte le coût écologique des matériaux, comme les terres rares, utilisés pour la construction du moteur électrique. Cet ensemble de choix irraisonnés est dommageable à l’industrie française et échoue à proposer une alternative industrielle, écologique et économique viable.
Comment réagir à cela ?
La seule solution qui apparaît serait un « great reset » – pour reprendre l’expression à la mode – des idées dominantes en la matière : il faudrait radicalement modifier la gouvernance actuelle sur ces questions et sur bien d’autres. Une solution qui apparaît de plus en plus favorablement soutenue par l’opinion. Mais il nous faut d’abord nous débarrasser des scories de l’ère Mitterrand. À l’échelle européenne, je regarde avec espoir et intérêt ce qui se passe dans les pays de l’est. Ces pays nous donnent une grande leçon : ils sont toujours debout après être passés dans la tourmente soviétique parce qu’ils ont su malgré tout préserver ce qui devait l’être. À l’inverse, je ne fonde pas beaucoup d’espoir sur l’Allemagne qui est dans une telle situation démographique qu’elle va progressivement s’effacer du continent dans les vingt années à venir. Je pense aussi que nous devons parler avec la Russie, en particulier de deux thèmes essentiels : l’intégration des populations musulmanes, un problème auquel la Russie est confrontée depuis bien longtemps avec 20 % de musulmans, et la manière d’assurer la paix sur le continent européen en se dégageant de l’emprise de l’OTAN qui représente pour moi un véritable facteur de déstabilisation et de guerre pour l’Europe, nous entraînant dans une politique de confrontation avec la Russie et avec la Chine qui n’est pas dans l’intérêt des Européens.
Propos recueillis par Laurent Gayard et Waldemar Brun-Theremin





