MICROFICTIONS KAFKAÏENNES
Des chocolats pour le directeur de Slawomir Mrozek, Noir sur Blanc, 136 p., 16 €
Ce volume inédit rassemble une cinquantaine de microfictions écrites par Slawomir Mrozek dans les années 1960 pour la radio polonaise. Dans une administration communiste typique, croulant sous la bureaucratie et les tâches dépourvues de sens, s’agitent les camarades travailleurs, désignés par leur titre : le Directeur, le Comptable, l’Appariteur, le Conseiller, le Stagiaire, etc. Comparables à des strips en bande-dessinées, ces historiettes à froid, remplies d’humour absurde et débonnaire, racontent les délires du régime sur un ton de parfaite équanimité qui rappelle le flegme british, avec en prime une touche de nihilisme slave et de folie kafkaïenne. C’est inégal mais souvent excellent, comme quand le Greffier part en expédition dans l’effroyable salle des « Archives des affaires non réglées » avec « un thermos et des provisions pour trois jours », ou quand le Directeur annonce l’installation d’un ascenseur : « Nous fûmes tout d’abord quelque peu étonnés car notre bâtiment n’avait pas d’étage ». Jérôme Malbert

DU CHARME ET DE LA NOSTALGIE
Silence radio de Thierry Dancourt, La Table Ronde, 230 p., 18,50 €
En 1960, en Suisse, un couple adultérin monte au Val Lumnezia, complexe thermal à l’abandon, gardienné par un ami. Salles à manger vides, couloirs déserts, lumière aveuglante… Un décor énigmatique et ensorceleur, que l’amant quitte un matin sans avoir averti, mystérieusement. Son départ précipité a-t-il un rapport avec un article lu la veille dans le journal, sur la découverte du corps d’un alpiniste disparu des années plus tôt ? Le roman remonte le temps, des années 1960 aux années 1950 puis à l’Occupation, l’ambiance passant d’une bande-dessinée de Floc’h à l’Armée des ombres. Dancourt s’y entend pour créer des atmosphères modianesques, jouant sur les noms, les détails (ah, les cigarettes Du Maurier), le choix des mots (« une panne d’auto » – comme ça fait Trente Glorieuses !), les décors (paysage, mobilier). Difficile de ne pas tomber sous le charme, même si l’intrigue de la deuxième partie, sur les réseaux de Résistance, est parfois confuse. Bernard Quiriny

WEINSTEIN EN HUIS CLOS
Harvey de Emma Cline, Quai Voltaire / La Table Ronde, 112 p., 14 €
Jeune prodige des lettres américaines, Emma Cline s’est fait connaître avec un premier roman, The Girls, inspiré de la « famille » de Charles Manson. Dans Harvey, elle met en scène Harvey Weinstein la veille de sa condamnation à vingt-trois ans de prison, seul dans la maison que lui a prêtée un milliardaire, morose mais dans un déni complet de la situation et convaincu d’apercevoir Don DeLillo dans la maison d’à côté – l’adaptation d’un roman du grand écrivain américain lui offrant la perspective d’un rebond. Cline parvient à rendre prégnantes ces heures précédant la chute : la déréalisation, l’optimisme délirant, l’angoisse sourde, la défection progressive de l’entourage en dépit de quelques soutiens. Elle a su saisir le flou d’avant le basculement comme une quintessence du drame de Weinstein, à la fois tragique et sordide. Ce bref roman ne résonne pas beaucoup plus loin, mais témoigne d’un art certain et d’une redoutable finesse psychologique. Romaric Sangars

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ANACHORÈTE-POÈTE
Genèse de Florentin Benoît d’Entrevaux, L’Inférieur, 150 p., 15 €
Florentin Benoît d’Entrevaux existe bien quoique son nom laisse penser le contraire ; dire qu’il est notre contemporain serait un peu exagéré puisqu’il est ermite, retiré dans une vallée ombreuse d’Ardèche. Florentin est aussi poète et a publié des années durant la revue Poésie directe (vingt- trois numéros). Aux éditions de l’Inférieur qu’il a aussi créées sont parus une dizaine de recueils de poèmes, dont les siens que l’on retrouve dans le dernier né, Genèse. Adepte de la forme courte, simple et lumineux, l’anachorète-poète commente en chansons la Création et rend ainsi à Dieu l’hommage que lui doit toute créature. Un excellent bréviaire, compagnon idéal du soir et du matin, pour écarter le démon nocturne, ou acclamer la lumière neuve. Jacques de Guillebon

À BOIRE ET À MANGER
D’amour et de haine de Hanif Kureishi, Christian Bourgois, 248 p., 22 €
Ce recueil sorti originellement en 2015 et mêlant essais et fictions, le tout compilé sous un titre habilement
fourre-tout, propose effectivement à boire et à manger. On passera sur les dissertations un peu lourdingues sur les migrants et le racisme en Europe, on lira avec une certaine attention les analyses de la Métamorphose de Kafka – les conflits avec le père devenu célèbre – et les observations plus ou moins inspirées quant à Freud ou Cheever, mais l’on s’attardera surtout sur les quelques fables où couples et familles se mettent méchamment sur le coin de la figure. Une chose est certaine, l’écrivain britannique sait composer de bonnes histoires destructrices, mais là encore le niveau reste inégal. On retiendra principalement cet aller-retour entre Paris et le Pakistan de Cette porte est fermée et l’excellente nouvelle d’ouverture où le héros, prisonnier d’un avion qui ne peut atterrir, est condamné à subir la promiscuité et l’horreur des autres dans un retour à l’état sauvage en plein air – bref, l’enfer. Alain Leroy

L’ÉTRANGER
Âme qui vive (Journal 2020), Tweets III (2020) de Renaud Camus, Chez l’auteur, 616 p., 30 € ; 472 p., 30 €
Renaud Camus, l’un de nos grands écrivains vivants qui partage avec Richard Millet ce sort de Soljenitsyne de la République française (aujourd’hui, c’est le pouvoir culturel qui décrète le goulag), publie toujours aussi régulièrement un journal de haute tenue littéraire où il s’obstine à décrypter le monde qui l’entoure, des détails les plus subtils aux symptômes d’un changement de civilisation. Châtelain de Plieux persécuté sur les réseaux sociaux et par diverses associations, Camus oscille entre illustration du trésor de la haute culture ou des anciennes mœurs, chronique de l’effondrement et méditations douces-amères sur le temps qui passe et la beauté des paysages. Un aristocrate stoïque rendu étranger dans son propre pays, mais qui réplique par un mitraillage permanent des tweets les plus affûtés d’internet. L’écrivain aura fait de ce format électronique un genre littéraire noble, et, si le sujet du Grand Remplacement y paraît, fatalement, obsessionnel, c’est toute une tradition, de l’épigramme à l’aphorisme dadaïste, de la fusée au coup de poignard ironique, qui se voit renouvelée avec éclat. RS






