BLOC DE NUIT
L’Ombre et la nuit de Varsovie, Icy cold records, 10 €
Pour ce quatrième album, les Grenoblois de Varsovie retrouvent une certaine forme de radicalité et d’intransigeance qui – si radicalité et intransigeance ne les ont jamais quittés – s’étoilent sur dix titres sans concession avec une détermination exacerbée. Compactes, économes de tout effet, prenant à rebours toutes les démonstrations de force souvent propres à ceux qui n’en possèdent pas, les pistes s’enchaînent sans laisser à l’auditeur le temps de reprendre son souffle de telle sorte qu’au bout des dix morceaux, c’est comme un bloc de nuit que l’on reçoit en plein cœur. Peut-être pour la raison que Varsovie n’a jamais autant sonné Varsovie, L’ombre et la nuit semble dépasser l’entièreté d’une discographie pourtant brillante, en assumant ses racines post-punk et en refusant de s’en éloigner ne serait-ce qu’un instant. Textes et musiques dessinent alors une homogénéité essentielle et se répondent au sein de cet album qui se révèle à chaque morceau en toute cohérence – ce qu’on appelle une œuvre et que l’on a oublié désormais au profit des singles orphelins montés en série. Sombre et élégant, si tant est que ces mots possèdent encore un sens à l’heure où tout se fourvoie dans le gimmick, sombre et élégant au sens plein, radical, intransigeant, le lyrisme étranglé de Varsovie, placé sous les auspices de Francis Giauque, se déploie « comme un drap de cendre ». Charles de Harlotte-Chomi

TRANSE DES CARPATES
Disko Telegraf de Balkan Taksim, Buda Musique, 14,99 €
Divertir tout en instruisant, telle est l’ambition de Balkan Taksim à travers de denses nappes électro associées aux répertoires ancestraux des Balkans. Ainsi, Disko Telegraf représente une partie d’un patrimoine qui s’ancre dans l’époque avec une meilleure chance de perdurer face à l’interchangeabilité de musiques plus accessibles. Pas de clichés ni de fanfares ou de fusion « bricolée » mais une initiative exploitant l’intensité poétique du genre par la rencontre entre musiciens des Carpates et mode futuriste psychédélique. Si certains thèmes sont sombres, la transe électronique emporte néanmoins l’auditeur à partir de rythmes antiques ! Dans « Mortu », un jeune mort s’adresse aux corbeaux qui se disputent son corps, les suppliant de laisser une trace de lui, afin que père et mère puissent l’identifier. « Anadolka » propose une version pop-rock yougoslave d’un vieux texte bosniaque idéaliste où le traditionnel luth ottoman tente d’attirer les faveurs d’une belle anatolienne. Un pont jeté entre passé et futur, un bon usage de l’électro servi par le producteur inspiré Alin Z?br?u?eanu (la touche synthétique !) et le multiinstrumentiste de Bucarest Sa?a-Liviu Stoianovici. Alexandra Do Nascimento

Lire aussi : Philippe Grandieux : cinéma rituel
TARENTELLE NOT DEAD
Canzoniere Grecanico Salentino de Meridiana, Ponderosa Music, 14,99 €
Voici une innovation grisante au sein de l’odyssée éclectique du Canzionere Grecanico Salentino. Originaire du sud de l’Italie, l’ensemble polyphonique et polyrythmique des Pouilles revient avec cette même pugnace ambition de se porter garant de la préservation d’un patrimoine musical unique, et s’affiche en coproduction avec Justin Adams, talentueux collaborateur au long cours de l’illustre Robert Plant (Led Zeppelin). Une vision moderne des sons anciens de la Pizzica, où musique et danse masculines traditionnelles de la péninsule du Salento dérivées de la tarentelle revêtent une allure de road-movie ! Meridiana offre au tarentisme une belle cure de jouvence tout en n’éludant pas l’aspect thérapeutique de ce genre musical d’exaltation qui était censé guérir du baiser venimeux de la tarentule. Véritablement habités, « Lu Sittaturu », « Pizzica Bhangra », « Balla Nina », et le subtil « Ninnarella » sont en bonne position pour pérenniser la tradition. ADN

RETOUR DISPENSABLE
XXI de La Fouine, Banlieue sale, 12,99 €
On pensait La Fouine morte, mais comme tous les nuisibles, son retour est aussi inattendu que désagréable. Le rappeur au flow casse-tête et à la présence émétique se fend d’un huitième (!) album plutôt passéiste, qui crache notamment sur l’autotune, dont il a usé et abusé. « C’était mieux avant ». Dans son cas, on se demande s’il est réactionnaire ou juste opportuniste. Si l’on peut saluer La Fouine pour une marque d’honnêteté, c’est pour le peu de featurings présents sur l’album, seulement deux. Le hip-hop moderne ayant tellement tendance à masquer son manque d’originalité par des collaborations souvent sans intérêt, on peut au moins respecter la pudeur du rappeur. Cependant, rien ne rattrape un album qui échoue trop facilement dans le cliché. Fouine Baby ? À la prochaine. Alain Blanville

Lire aussi : Semaine cinéma : ce qu’il faut voir et fuir
UNE SUBTILITÉ ENCHANTERESSE
Le Grand Jour de Sophia Domancich, Peewee
Un disque surprenant qui ne paraît pas écrit d’avance, comme si les mains et l’esprit de la pianiste baguenaudaient toujours sur le clavier en recherche d’inspiration. Dès lors, il s’ensuit un climat d’intimité dans lequel on est aspiré et c’est fort agréable, enveloppant et généreux. « Django », par exemple, semble un instant privilégié où l’on assisterait en direct à la naissance du morceau (bien entendu, tout cela est très étudié). On ne sait où va chaque morceau du Grand Jour de Sophia Domancich, on s’abandonne simplement à la mélodie sans anticiper la suite. Première femme à recevoir le Prix Django Reinhardt de l’Académie du jazz, elle réussit ces tours de passe-passe qui relèvent sinon de la magie, au moins d’une subtilité enchanteresse. Alors oui, probablement que c’est un grand jour celui où, après avoir écumé toute sorte de salles mythiques, « vient le moment où la musique que l’on joue est tout simplement… celle que l’on doit jouer ». ADN

EN SORTIR PAR LE HAUT
Roméo et Juliette de Serge Prokofiev, (Rudolf Noureev et Vello Pähn), Opéra Bastille, du 10 au 29 juin
Si vous êtes des mélomanes vibrant à la moindre note d’une composition de Prokofiev, des agrégés de lettres modernes spécialisés dans l’ouvre de Shakespeare, des Italiens refoulés, des romantiques pur jus ou des brutes pur-sang, courez admirer le Roméo et Juliette avec Léonore Baulac et Germain Louvet. Produite par Rudolf Noureev en 1984, cette œuvre sait embellir les laideurs du monde et magnifier les beautés d’ici-bas. Des cruautés, paillardises et traîtrises jaillit la noblesse d’une jeunesse fougueuse en proie à la passion et à la rébellion. Cette tension omniprésente entre la vie et la mort, l’amour et la haine accentue la dramaturgie propre aux écrits shakespeariens. Les costumes orangés, pourpres et noirs, sur fond de velours et de mousseline, les décors et l’éclairage à la fois obscurs et dorés transposent le spectateur dans le Vérone aristocratique, chevaleresque et sombre de la fin du XIVe siècle. La complexité rythmique de la partition de Prokofiev, alliée à la modernité chorégraphique permise par un jeu de déséquilibres et une sur-théâtralité, permettent une interprétation sensuelle et originale des deux protagonistes : un Roméo en quête de masculinité et une Juliette révoltée. Un tragique amoureux à son paroxysme, une œuvre indépassable, bref : une excellente manière de se déconfiner. Adélaïde Barba






