Quelle est la genèse de l’antispécisme ?
Des mouvements de pensée estimant qu’il est cruel et injuste de manger de la viande ont toujours existé. Dès l’Antiquité, de nombreux auteurs s’opposaient aux sacrifices d’animaux en offrande aux dieux. Mais l’antispécisme s’appuie surtout sur des réflexions plus récentes : au XIXe siècle, des philosophes moralistes comme Jérémy Bentham affirment qu’il existe une ressemblance entre l’homme et l’animal puisque ces deux êtres peuvent ressentir la souffrance, et que c’est cette capacité seule qui est déterminante au plan moral. La vie humaine n’est plus selon eux empreinte d’une sacralité particulière. Cette idée est approfondie, plus radicalement, par Peter Singer en 1975 dans son livre La Libération animale : le philosophe australien soutient que dès lors qu’un être vivant ressent la souffrance, l’éthique impose de respecter son intégrité physique. L’antispécisme remplace donc le critère de l’espèce par celui de la souffrance.
En faisant des animaux une nouvelle classe d’opprimés, l’antispécisme devient-il un nouveau marxisme ?
Il y a une symétrie de raisonnement. Aymeric Caron disait que « la cause animale est le marxisme du XXIe siècle ». C’en est plutôt une forme dévoyée et atrophiée, dans la continuité d’ailleurs des travaux de penseurs postmarxistes comme Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, qui ont appliqué des schèmes marxistes à d’autres combats de libération plus contemporains, et ont repris l’idée que l’on peut réduire l’histoire des civilisations à des antagonismes entre classes dominantes et classes dominées. Mouffe et Laclau parlent, en paraphrasant Gramsci, d’ « hégémonies ».
Tous les antispécistes ne prônent pas la zoophilie, mais elle est envisagée voire encouragée
La prétention révolutionnaire de l’antispécisme puise en outre dans une pulsion iconoclaste, puisqu’il s’agit de bouleverser nos représentations collectives afin de changer substantiellement notre regard sur l’animal, lequel aurait été jusqu’ici assujetti à l’homme dans la culture occidentale. Concevoir la culture comme un instrument d’oppression au service des dominants est précisément une constante dans l’idéologie de la gauche post-moderne, et cela rappelle en un sens le concept marxiste de « superstructure », c’est-à-dire les institutions et les idées, que l’auteur du Manifeste du parti communiste décrit comme la traduction à l’échelle collective des rapports individuels de domination.
Donna Haraway, figure importante de l’antispécisme, défend les relations charnelles entre les animaux et les hommes. L’antispécisme, poussé à son paroxysme, mène-t-il à la zoophilie ?
Tous les antispécistes ne prônent pas la zoophilie, mais elle est envisagée voire encouragée par certains chefs de file de ce mouvement tels Donna Haraway, qui décrit les baisers langoureux échangés avec sa chienne, ou encore Peter Singer. Je suis d’ailleurs sidéré de voir que malgré ses positions maintes fois réitérées sur l’euthanasie, sur l’avortement post-natal, sur le handicap en général ou sur la zoophilie, Peter Singer soit toujours considéré comme légitime alors que sa pensée est sordide.
L’antispécisme a-t-il une réelle influence en France ?
Il y a un intérêt manifeste pour le sujet, preuve en est la traduction en français de la plupart des livres influents de la pensée antispéciste. Si ce courant est loin d’être majoritaire en France, le mode de vie végan explose : ce marché a encore bondi de 24 % l’an dernier. Par ailleurs, l’offensive législative et politique conduite par les antispécistes s’accélère. On ne peut pas encore dire que l’antispécisme triomphe, en revanche son agenda politique gagne insidieusement du terrain. On a vu par exemple la liste d’union des gauches, alliée avec le Parti animaliste en Île-de-France, défendre comme engagement de campagne la promesse d’une « région amie des animaux et contre la chasse ».
Dans votre livre, vous mentionnez la possibilité que Disney juge obsolète le rapport qu’entretiennent les humains avec certains animaux dans ses dessins animés. Cancel culture et antispécisme font-ils bon ménage ?
Quand dans Peter Pan le crocodile est présenté comme un crétin sauvage et bestial, n’est-ce pas la trace d’un préjugé inconscient de la part des scénaristes à l’endroit des grands reptiles ? Plus sérieusement, pour changer nos représentations du monde animal, les antispécistes s’appuient d’ores et déjà sur la naïveté enfantine. Ils éditent des supports culturels destinés à la jeunesse montrant un monde animal représenté de façon anthropomorphique puisque les émotions qu’on leur prête sont étrangement semblables aux nôtres, afin de montrer aux plus jeunes que nous avons des différences de degré mais pas de nature avec les animaux. Puis ces livrets finissent en faisant la promotion du véganisme.
Lire aussi : Enquête : L’association PETA, ou l’exhibition sexuelle contre l’exploitation animale
Autre phénomène d’annulation culturelle, pour le dire en bon français : les traditions qui mettent en scène la supériorité humaine sont conspuées, à l’instar de la corrida ou de la vènerie par exemple. Ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’infliger des souffrances à l’animal que ces pratiques ancestrales suscitent le courroux des militants, mais surtout parce qu’elles drapent la mise à mort de l’animal d’un cortège de symboles et de folklore qui la magnifient et lui donnent un sens. Or pour les antispécistes, la mort n’a jamais de sens.
La jeunesse, avide d’écologie, semble réceptive aux thèses antispécistes. L’écologie et l’antispécisme sont-ils compatibles ?
L’écologie et l’antispécisme peuvent mener parfois des combats communs mais ce sont deux préoccupations antagonistes. L’écologie se soucie de notre cadre de vie et entend le préserver pour les générations futures. Au centre de l’écologie, il y a donc l’homme. L’antispécisme prône au contraire un décentrement de l’homme et refuse que ses intérêts soient jugés supérieurs à ceux de tous les autres individus sentients. Surtout, l’antispécisme récuse philosophiquement l’idée d’une « nature ». Celle-ci n’est pour lui que le produit de nos fantasmes et de nos préjugés inconscients. On rejoint l’apologie faite par les antispécistes de la déconstruction. Jugeant donc que la réalité n’est que construction, ils n’hésitent pas à défendre une artificialisation massive de notre rapport au vivant, afin de construire un monde en parfaite conformité avec leurs principes éthiques.
Cette approche va à l’encontre de la vision écologique du monde : les antispécistes préfèrent produire la viande en laboratoire à partir de cellules cultivées in vitro, plutôt que de laisser paître les vaches dans nos verts pâturages. Ils envisagent aussi de modifier les génomes des prédateurs pour sauver les proies. On voit bien que l’antispécisme donne toute licence à l’homme pour perturber les équilibres naturels au nom de la morale. Dans sa volonté de rédemption de l’univers, l’antispécisme imagine déjà sa régénération, laquelle suppose une augmentation inconsidérée de la puissance d’agir de l’homme permise par la technologie.
VERY BAD TRIPES
Relatant les racines lointaines de l’antispécisme, Paul Sugy décrit un mouvement révolutionnaire qui d’intellectuel est depuis les années 2000 devenu politique. L’essai évoque notamment les conséquences désastreuses du matérialisme et de l’atomisation de la société qui, désacralisant l’homme, n’ont fait que donner une assise et une légitimité aux antispécistes. Pour l’auteur, il faut rester gardiens de la frontière sacrée et morale qui sépare l’homme de l’animal ; il en va de la protection et de la pérennité de la Création. Plus philosophique que sociologique, cet essai est incontournable pour comprendre l’idéologie et les applications de l’antispécisme à la société. En espérant qu’une foule d’hommes-soja ouvre les yeux devant les contradictions de ce mouvement, qui ne rend pas grâce à la nature.

Tallandier, 208 p., 17,90 €





