Aborder la question de la langue corse, c’est mêler des sentiments de reconnaissance, de fierté mais aussi une certaine souffrance. Comment parler, en effet, de quelque chose que l’on a bien connu et qui a entamé sa disparition depuis plusieurs années ? Si le corse est plutôt bien enseigné, que l’Éducation nationale consent des moyens financiers non négligeables, a contrario, il tend à disparaitre de la vie quotidienne. Cet échec n’est pas à imputer à la classe politique insulaire ou à l’État mais à une américanisation de la société qui restreint de plus en plus notre expression, nos traditions et la diversité culturelle des régions et des territoires à forte identité.
Élevé par mes grands-parents maternels, mes premiers mots furent prononcés en corse. Au cours de ma scolarité en maternelle, au tout début des années 80, le français était de rigueur à l’école et le corse au sein du domicile familial. Ce mode de vie qui s’accompagnait aussi d’une éducation religieuse était propre à celui d’une grande majorité d’enfants corses de ma génération. Pour mes grands-parents, très attachés à cette double identité, française et corse, corse et française, tout cet ensemble se vivait en osmose et en harmonie. Berger depuis son plus jeune âge, mon grand-père n’était jamais allé à l’école et n’apprit qu’oralement le français pour s’adapter aux mutations économiques et sociales de l’île. Pendant longtemps, le corse était resté la langue du pauvre, du laborieux. Les « Sgio » (les seigneurs ou les familles bourgeoises) remplacèrent l’usage de l’italien par le français à partir du XIXe siècle. Au fur et à mesure, les anciennes générations privilégièrent le français pour leurs enfants dans leurs rapports quotidiens afin de leur donner toutes les chances de trouver un travail bien plus valorisé que le leur.
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C’est à partir des années 70 avec la montée identitaire, l’apparition des mouvements autonomistes et indépendantistes, que la langue corse connut un regain de vitalité. Adeptes de Gramsci, les militants autonomistes de l’époque, la plupart jeunes étudiants dans les facs de Nice, Aix, Marseille et Paris, furent à l’initiative de la création de groupes culturels et polyphoniques et de la promotion de la poésie et de la littérature corses. Ce phénomène, dénommé « U Riacquistu » que l’on peut traduire par « la réappropriation », marqua les débuts de Canta u Populu Corsu, d’I Muvrini ou de Petru Guelfucci. Au début des années 80, cette victoire culturelle s’accompagna de la création de l’Université de Corse, fondement de la victoire politique, deux générations plus tard, des nationalistes avec leur arrivée aux responsabilités publiques de l’île en 2015. Paradoxalement, et malgré une volonté politique évidente et surtout transpartisane d’en faire une langue vivante et reconnue (statut de co-officialité voté par l’Assemblée de Corse), elle n’a plus autant de force dans l’espace public et selon un rapport de l’UNESCO, elle serait même menacée d’extinction d’ici la fin du siècle.
Pour quelles raisons ? La mutation sociologique de la Corse est la première des causes de cette désaffection. Sans faire d’identitarisme ou de radicalisme, la population corse que l’on peut qualifier par une appartenance villageoise ne correspondrait plus qu’à 40-45 % de la population totale. Pire, le nombre de locuteurs en langue corse se situerait selon diverses enquêtes aux alentours de 100 000-140 000 personnes. Un chiffre qui pourrait être ramené à un niveau inférieur (50 000 ou moins) en tenant uniquement compte des personnes capables d’avoir une véritable discussion en langue corse sans recourir aux onomatopées fameuses (Aio, Basta, Un’bà, etc.) ou encore à l’utilisation du « francorse » qui consiste à corsiser phonétiquement les mots français et à insérer quelques mots de corse dans une conversation en langue française. De manière évidente, la langue est le vecteur de fabrication des insulaires. Si demain, elle n’est plus, que restera-t-il des Corses ? Pourrons-nous encore les appeler ainsi ?





