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Marie Kawthar Daouda : la femme à la statue

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Publié le

18 octobre 2021

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Alors que les polémiques sur l’histoire affluent, en particulier dans le monde universitaire anglo-saxon, Marie Kawthar Daouda, professeur de lettres à Oxford, s’est érigée en rempart de la tradition face aux déferlantes de la cancel culture. Portrait.
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Oxford, devant l’entrée spectaculaire du Collège Oriel sept fois centenaire. Arrive Marie Kawthar Daouda, souriante, capeline de feutre noir, élégante robe ceinturée à la taille. En traversant d’un bon pas les trois cours majestueuses, elle déroule l’histoire de cet établissement fondé en 1326. Nous voilà maintenant devant le bâtiment le plus récent érigé en 1911 grâce au legs de Cecil Rhodes.

Marie Kawthar Daouda, franco-marocaine née à rabat en 1987, enseigne langue et littérature française à Oxford. Elle est apparue dans la presse anglaise cet été à propos de ce que l’on a appelé la guerre des statues. Elle était « l’universitaire africaine opposée au mouvement décolonial ». Alors que 150 professeurs d’Oxford signaient un appel à boycotter le Collège Oriel, en protestation du refus de la direction de retirer la statue de Cecil Rhodes qui orne le bâtiment, Marie Kawthar Daouda déclarait que les insurgés feraient bien de cesser leurs caprices et de s’occuper plutôt d’enseignement. Elle a assuré au pied levé un cours de traduction en remplacement d’une consœur gréviste et exprimé ouvertement sa perplexité devant l’hystérie iconoclaste.

Elle est à des années lumières du wokisme universitaire. Court-elle un risque pour sa carrière ? Craint-elle les foudres de la cancel culture ?

Les wokes ont fait de Cecil Rhodes (Premier ministre de la colonie du Cap de 1890 à 1896) le symbole honni de l’impérialisme et considèrent son effigie comme un spectacle traumatisant. Nichée sous le fronton du bâtiment, entre deux colonnes torsadées, à quinze mètres de hauteur, la sculpture de Rhodes surplombe le passant. « Le seul mal qu’elle peut faire, concède Marie, c’est d’infliger un torticolis à celui qui regarde en l’air trop longtemps… En léguant sa fortune, Cecil Rhodes a protégé ce collège de la faillite. Il y a un cercle dans l’Enfer de Dante pour les ingrats envers leurs bienfaiteurs et c’est le plus proche du centre, je ne dis que ça ! Rhodes a fait fortune dans l’exploitation minière en Afrique où il a fomenté des opérations militaires de conquête. Il a aussi créé la première bourse colour-blind destinée aux doctorants “indépendamment de leur race et de leur religion”, une bourse de recherche prestigieuse dont a bénéficié Bill Clinton, entre autres hommes d’État. Rhodes était un personnage complexe, controversé de son vivant. Mais on ne peut expurger l’histoire : ça j’enlève, ça je garde… »

L’approche partielle (ou partiale ?) de l’histoire, elle en a fait l’expérience le jour de sa naturalisation française. « Avec un camarade de prépa, on avait potassé l’histoire de France de long en large. L’exposé qui nous a été proposé lors de la cérémonie débutait en 1789. Avec mon ami, on s’est regardés du coin de l’œil. Et tout ce qu’il y a avant, on en parle ? 1789, à l’échelle de l’histoire de France, ça n’explique rien des bâtiments, des codes, de la littérature, de la musique. C’est pourtant important pour les immigrés de comprendre où ils s’installent ». Marie Kawthar Daouda passe son bac au lycée Descartes de Rabat : « Ma mère a insisté pour que mon frère et moi ayons une éducation française ». Puis elle est admise en prépa littéraire au lycée Henri IV. Une chambrette boulevard Arago : la jeune Marocaine accomplit son rêve de vie parisienne. Khâgne, hypokhâgne. « À l’époque, j’étais bassiste dans un groupe de métal. Un genre de métal un peu intello, avec des références à Baudelaire. C’était marrant mais j’ai lamentablement raté le concours d’entrée à Normale ».

Bifurcation en licence de lettres modernes à la Sorbonne. « J’ai eu des profs exceptionnels. Les cours de Bertrand Marchal sur Mallarmé, Michel Delon sur le XVIIIe, Patrick Dandrey sur le XVIIe, fabuleux ! » L’élève n’est pas mal non plus. Parfaitement à l’aise en français, anglais, arabe (le marocain et l’arabe littéraire), italien, espagnol, plus le latin et le grec. Mademoiselle s’est initiée au latin toute seule à 11 ans en chipant les manuels de son grand-frère…

Lire aussi : Cancel culture : la revanche des sauvages

Sa carrière universitaire est brillante. Son mémoire sur Marie Corelli, romancière gothique convertie au catholicisme, est primé. Sa thèse « L’anti-Salomé, représentations de la féminité bienveillante au temps de la décadence » obtient les félicitations unanimes du jury. Colloques, publications, ça n’arrête plus. Passionnée par la littérature fin de siècle, elle découvre l’œuvre de Philippe Muray. « Je me suis engouffrée dans Le XIXe siècle à travers les âges. Il analyse ce mysticisme un peu bling bling du XIXe et en même temps l’excès de chair du naturalisme. Baudelaire est exactement au milieu et Philippe Muray l’a très bien montré ». Son prochain ouvrage chez Garnier relie littérature et crises politiques : « Baudelaire comme écho de l’échec de 1848, Léon Bloy et Huysmans comme échos de l’échec de 1870, Mauriac et Bernanos comme échos de l’échec de la guerre de 1914-2018 ».

Baudelaire, encore Baudelaire, toujours Baudelaire. Jusque dans la parure. Sa période préférée pour la mode féminine ? L’époque de Baudelaire, justement, 1860, les crinolines projetées, avec traîne. Marie regrette le temps des robes à paniers… Elle est à des années lumières du wokisme universitaire. Court-elle un risque pour sa carrière ? Craint-elle les foudres de la cancel culture ? « Mon immunité de femme et d’Africaine me protège ». Maligne, elle utilise les armes de l’ennemi. Reste qu’elle s’est fait une réputation. « L’étiquette qu’on me donnera ? Les bien-informés diront sans doute “réactionnaire”. Mais il faut bien réagir ! C.S. Lewis a cette phrase intéressante, dans son livre Les Fondements du christianisme : “Quand on part dans la mauvaise direction, retourner en arrière, c’est aller de l’avant” ».

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