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Dark romance : l’érotisme navrant de l’ère post-Metoo

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Publié le

16 décembre 2025

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Alors que les libraires français tirent la langue, Gibert Joseph vient d’annoncer l’ouverture en grande pompe d’une nouvelle librairie, en plein boulevard Saint-Michel, entièrement consacrée… à la dark romance, un sous-genre de littérature populaire de niche, réservée aux jeunes femmes en manque de sensations fortes, mais qui affole les compteurs depuis quelques années. On a tenté de décrypter le phénomène.
© Romée de Saint Céran

Ceux qui ont connu les années 80 se souviennent de la littérature de gare – qu’on trouvait aussi dans les supermarchés, systématiquement placée en haut des rayonnages pour ne pas froisser les yeux chastes. Il y avait SAS, bien sûr, excellent mélange de prospective géopolitique et de pornochic, avec ses pin-up exotiques affublées de kalachnikovs, il y avait Brigade Mondaine et ses sujets bien graveleux (torchés par un Philippe Muray entre deux pamphlets sur Balzac), L’Exécuteur, franchise ultra violente qui nous venait des États-Unis, sans oublier la collection Harlequin qui faisait de la résistance, avec ses couvertures en relief et ses typographies chantournées – de la littérature de bonne femme mais qui faisait aussi rêver les petits garçons puisque les femmes y étaient systématiquement en pleine pâmoison sous leurs crinolines et gorge offerte à de mystérieux hidalgos richissimes. La littérature de gare était toute puissante, sous la houlette plus ou moins bienveillante de Gérard de Villiers, qui possédait une bonne moitié des titres : sans jamais renier son caractère purement commercial, elle était un formidable terreau d’expérimentation pour les jeunes écrivains.

Marketing ultra ciblé

On la croyait définitivement enterrée par Netflix et par le doom scrolling qui fait ressembler tous les usagers du métro à des pantins acéphales, mais depuis dix ans un phénomène éditorial sans précédent défraie la chronique. En France, on a mis du temps à le voir venir, même si quelques éditeurs ont eu le nez creux, comme Hugo Publishing : « Nous avons été les premiers à publier de la New Romance avec l’envie de dépoussiérer la littérature féminine, de faire face aux problématiques contemporaines, post #MeToo. Tout l’intérêt de cette littérature c’est qu’elle est à la fois très codifiée dans sa forme, avec un branding très clair et des exigences très précises, mais qu’on peut également lui insuffler à peu près tous les univers qu’on veut ». À écouter parler ainsi Arthur de Saint Vincent, heureux directeur de la maison d’édition, on sent qu’il n’est pas tant question de littérature que de marketing ultra ciblé : un peu comme les feuilletons Netflix, ou les algorithmes de plateformes commerciales qui recueillent soigneusement vos affinités, les ouvrages de New et de Dark Romance sont parfaitement calibrés pour plaire à des communautés précises : outre la Dark Romance qui prend place dans un univers contemporain plus ou moins réaliste et joue sur les codes du thriller et des fantasmes BDSM popularisés par la tâcheronne E. L. James, on trouve aussi de la Romantasy, mot-valise  qui désigne son équivalent dans des univers peuplés d’elfes aguicheuses et de nains lubriques, mais aussi la Green Romance, ou Comfy Romance, son équivalent « safe place », où les personnages sont tous bienveillants et évoluent dans un univers réconfortant, soit un environnement british confiné dans ses salons de thé.

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Genèse étrange

On pourrait saluer le retour de la lecture chez toute une jeune génération de lectrices qui se passionnent pour ces pavés – avoisinant souvent les 700 pages – intégralement remplis de dialogues indigents souvent gonflés à l’IA. Au moins, elles lisent. Mais à la volonté d’universalité d’une certaine littérature de gare qui avait cours dans les années 80, se substitue ici au contraire un écœurant communautarisme culturel, qui semble fabriquer des ilots d’incompréhension, et parachever toujours plus ce silotage informationnel qui assure le règne du nouveau monde-matrice. On pourrait s’étonner aussi de cette célébration du « mâle toxique » que semble mettre en avant la Dark Romance à une époque où les jeunes filles ne font plus l’amour et souhaiteraient contractualiser leurs préliminaires. S’agirait-il du retour d’un impensé où l’homme doit conserver ses oripeaux de prédateur pour séduire et subjuguer ? Même pas. Il faut rappeler que ce sous-genre trouve son origine dans le succès mondial de 50 nuances de Gris, un succès surprenant puisque ce très mauvais roman érotique était lui-même un dérivé de Twilight, best-seller vampirique des années 90, écrite par une fan.

Revanche des fans, défaite de l’érotisme

C’est donc une généalogie complexe que celle de la Dark Romance, et aussi l’histoire de la domination du « fandom » sur le monde éditorial, soit l’empire des fans : les tentatives de ceux-ci pour voler les manettes aux éditeurs frileux, quitte à s’auto-éditer sur des plateformes et se faire remarquer par des éditeurs installés, comme ce fut le cas pour Joyce Kitten, actuelle tête de gondole des éditions Hugo avec son « sulfureux » Toxic. À chaque page, on est presque subjugué par la naïveté et le manque total de crédibilité des situations, l’univers de thriller urbain n’étant qu’un décor pour mettre en place des scènes de sexe qui se voudraient probablement choquantes si elles ne suscitaient pas l’hilarité. Ainsi, l’esprit Netflix – cet arasement total de la subversion, c’est-à-dire du romanesque en tant que suspension du jugement moral, comme le disait ce brave Milan Kundera, aura eu raison même de l’érotisme. Celui-ci se résume ici à un quantum de fantasmes puérils galvanisés par le protectionnisme pathologique de la génération Z. « Le mâle toxique a toujours été au centre de toutes les romances classiques, précise Joyce Kitten elle-même, au sujet de son roman – qui avoisine tout de même les 150 000 exemplaires vendus dès son premier tirage.

« C’est peut-être bizarrement le mouvement #MeToo qui a contribué à le faire grossir, puisqu’on classifie maintenant des comportements jugés toxiques, alors qu’ils étaient auparavant considérés comme banals dans de nombreuses œuvres… Grâce à la Dark Romance, nous pouvons enfin classer ces personnes et ces comportements, et les juger en conséquence. » Classer : c’était donc ça l’ambition secrète de la Dark Romance, ni distraire ni intriguer ni explorer l’inconnu, mais ranger, simplement, comme tout le reste, l’érotisme dans un tableau Excel.

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