La country qui est une musique essentielle de l’âme américaine a toujours été majoritairement dédaignée ou méconnue en France, comment l’expliquez-vous ?
Je pense qu’il y a quelque chose de l’ordre du mépris de classe derrière tout ça. La country est au départ une musique faite par les pauvres pour les pauvres. Aujourd’hui, certains doivent dédaigner le fait d’écouter une musique d’ouvriers ou de ploucs. J’ai aussi accepté d’écrire ce livre parce que je souhaitais défendre ce genre et abattre des préjugés encore très vivaces. Je peux comprendre que l’on ait une animosité pour la techno ou le métal qui paraissent être des musiques violentes et entourées d’un univers obscur, mais pour la country, c’est tout l’inverse : on y trouve des chansons d’amour et d’espoir charmantes.
Vous êtes vous-mêmes français. Comment avez-vous découvert cette musique ?
C’est au départ le cinéma qui m’amène vers la country. Dans des films comme Cours après moi shérif ou des séries comme Shérif, fais-moi peur, il y avait cet univers que je découvrais. Il y a les lectures, aussi. Quand j’étais adolescent, je lisais Faulkner et la littérature southern gothic qui me faisait fantasmer. En visitant plus tard cette Amérique, j’ai compris que mon rêve était bien différent de cette dure réalité d’un pays pauvre aux terribles clivages. En musique, les albums exceptionnels de Johnny Cash produits par Rick Rubin m’ont mis également sur la voie.
En faisant l’histoire de la country, vous récapitulez aussi l’histoire des États-Unis…
Exactement. Au départ, les acteurs de cette musique sont des immigrés qui sont venus dans un pays pour tenter leur chance. Des Irlandais avec leurs violons et l’héritage des ballades, les Noirs qui ont leurs traditions importées d’Afrique, le négro spiritual, etc. C’est tout cela qui va constituer le terreau de cette musique de mélanges ethniques et, d’une certaine façon, l’identité américaine. Parce qu’avec le blues, la country est la musique de l’âme américaine.
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On assiste depuis quelques années à un revival-country où la pop et le hip-hop reprennent certains codes vestimentaires et même musicaux. Qu’en dites-vous ?
La country s’est développée en même temps que l’essor de l’industrie musicale. Elle était là dès l’origine, avant la radio, elle était une musique régionale, concentrée sur le sud du pays. Dans les années 60 et 70, le rock’n’roll, qui était la musique à la mode, a intégré certains codes : je pense aux Byrds et à Bob Dylan, entre autres. Aujourd’hui, c’est encore une des musiques les plus écoutées aux Etats-Unis, et donc il y a un jeu identitaire et commercial pour certains artistes en utilisant les artifices de la country music. L’exemple de Taylor Swift est parlant : elle est née en Pennsylvanie, et elle a demandé à ses parents, très jeune, de déménager à Nashville pour devenir une chanteuse de country. C’est ce qu’elle a fait, et on connait la suite. Malgré tout, c’est une musique quelque peu isolationniste, puisque son succès est immense dans ses frontières, mais elle s’exporte finalement assez peu dans le monde. Sauf lorsqu’elle mute avec d’autres musiques plus universelles.
Par son nom même, la country est une musique des racines, de l’appartenance. Lorsqu’une époque s’en empare, de quoi est-ce le signe ?
Dans les années 70, il y a effectivement une partie du rock qui devient quelque peu réactionnaire. C’est le retour à la terre, la vie dans une cabane avec un chien et un fusil, le refus de la modernité… Les Beatles, avec l’album Let It Be, reviennent aux sources ; Bob Dylan fait son disque de country, Nashville Skyline : c’est le retour du bâton et la redescente après 1968, Woodstock, et la période explosive où tout le monde prenait des acides et voulait changer le monde. Chez nous, au même moment, les jeunes aux cheveux longs partent en Ardèche élever des moutons. C’est donc durant cette période que le rock va muter avec la country, parce que l’on cherche ses racines. Un demi-siècle plus tard, on retrouve Lil Nas X, rappeur gay qui lui aussi reprend les fétiches de la country, ou Beyoncé, mais il me semble qu’il y a surtout une pensée commerciale et opportuniste. J’imagine que le succès de Taylor Swift n’est pas pour rien dans ces revirements esthétiques et artistiques.
Vous consacrez un chapitre aux femmes…
Elles ont une place un peu particulière : elles ne veulent pas changer le modèle traditionnel familial, mais demandent à être respectées pour leur boulot de mère, raillent leur mari qui rentre ivre des bars et leur reprochent de traîner trop près des prostituées. C’est ce que l’on entend dans certaines de leurs chansons, du moins. Une sorte de féminisme conservateur néanmoins, et qui est assez intéressant parce qu’il ne se refuse pas totalement aux évolutions sociétales et de mœurs de l’époque. Il y a des figures importantes comme Dolly Parton, par exemple, qui représentent tout à fait cela et qui est aujourd’hui respectée par tout le monde aux Etats-Unis, peu importe son camp politique.
D’ailleurs, politiquement, la country est plutôt étiquetée musique pour Républicains, non ?
L’image de la country est évidemment réac par sa défense des valeurs traditionnelles américaines, de l’Église, la vision du Bien et du Mal, et parce que c’est une musique majoritairement faite par des Blancs. Mais il ne faut jamais oublier qu’elle est une musique du métissage, évidemment. Kris Kristofferson disait que c’était la « soul des Blancs », d’ailleurs.






