[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]j[/qodef_dropcaps]ournaliste économique, fondateur de la revue Prospect, David Goodhart a publié en 2017 The Road to Somewhere : The Populist Revolt and the Future of Politics, où il revient notamment sur les causes du Brexit.
On parle du rôle majeur de l’immigration dans le Brexit : pourtant, dans des villes comme St Helens, qui souffrent certes de la désindustrialisation, du chômage et d’une pauvreté inquiétante mais ne connaissent pas d’immigration, on vote à 58% en faveur du « leave ». Comment expliquer une si forte mobilisation ?
Le vote est en effet divisé entre raisons économiques et raisons culturelles, les raisons culturelles semblant l’emporter. Ce que vous dites de l’absence d’immigration dans certaines régions est factuellement exact : on peut pourtant être affecté par l’immigration quand bien même on ne vit pas de lien direct avec elle. Nous avons un marché du travail national : on peut percevoir la tension salariale lorsque se produit une arrivée continue de main-d’œuvre moins chère et les gens de St Helens, par exemple, n’ont pas la possibilité de déménager vers des grosses métropoles, comme Manchester et Birmingham. Où par ailleurs sont arrivés en nombre des travailleurs d’Europe de l’est.
L’argument culturel tient aussi en ceci que ces populations de St Helens, Wigan ou Rochedale ont joué un rôle central dans l’histoire britannique jusqu’au début des années 80. Ces villes étaient le moteur de l’économie britannique avec leurs mines, leurs industries lourdes, et elles se sentaient indéfectiblement liées à l’histoire nationale. Soudain, elles en ont été bannies des mises à l’écart des allées du pouvoir concentré à Londres. Ces territoires ont alors développé un sentiment d’abandon très fort, comme s’ils n’avaient plus leur place dans le roman national et que leur place avait été prise par des immigrés et des minorités. Je pense d’ailleurs que c’est en partie exact et que leur vote pro-Brexit est un cri d’alarme : « Nous sommes toujours là, et il faut faire avec nous ! ».
Faire avec eux, certes. Mais comment ?
Leur vision de l’Angleterre post Brexit est celle d’une nation où ils retrouveraient une place et où l’on ferait de nouveau attention au contrat social. Une nation où le flot d’immigrants serait drastiquement réduit et où les anciens bassins ouvriers bénéficieraient d’un large plan de transition vers de nouvelles activités, en particulier par un effort accru sur la formation professionnelle et l’enseignement. On comprend alors que la libre circulation des biens et des personnes ne soit pas la priorité des travailleurs du Nord de l’Angleterre, puisqu’elle les place dans une concurrence sociale et salariale insupportable. C’est une chose de voir son usine qui ferme ou qui délocalise en Chine, c’en est une autre de découvrir une main-d’œuvre importée dans votre propre pays qui vous fait directement concurrence sur le plan salarial mais aussi pour les prestations sociales et l’habitat à loyer modéré.
Serait-ce du racisme ?
Je ne pense pas que les classes populaires anglaises soient hostiles aux immigrés en général ou à telle ou telle communauté. Les libéraux ne cessent de dénoncer tel groupe, tel parti politique qui serait anti-immigrés : mais ces gens-là ne sont pas contre les immigrés ou contre l’immigration tout court, ils sont contre une immigration massive. Ils font très bien la différence entre des individus et une immigration de masse qui abuse des prestations sociales. On parle souvent de l’opposition entre une société ouverte et une société fermée : eux voient bien que l’ouverture telle que nous l’avons connue ces vingt dernières années ne leur a pas profité et que c’est un fantasme de croire que cette ouverture ne les a pas mis en concurrence avec les nouveaux arrivants et qu’elle n’a pas produit un changement profond et rapide de la société, notamment dans le mode de vie et les solidarités anciennes de la classe ouvrière.
Pour les électeurs issus des classes populaires, le Brexit était une occasion unique de s’exprimer contre ce que l’on pourrait appeler le double libéralisme, social et économique
En France, on croit qu’une forte partie de l’opinion publique pousse à un nouveau vote pour le maintien dans l’Union Européenne. L’autre assertion des médias français tient à la poussée du parti travailliste et de son leader Jeremy Corbyn, possibles artisans d’un retour en arrière sur le Brexit. Qu’en est-il vraiment ?
Ce n’est pas une idée très populaire en Angleterre, cela provient plutôt du Financial Time, de groupes de « remainers » durs relativement influents, et de magazines comme The Economist.
En ce qui concerne Corbyn, vous avez raison, sa position est assez ambiguë. Il a réussi à concilier les contraires en envoyant des messages aux deux camps. Le parti travailliste est largement favorable au Brexit, mais doit jouer son rôle d’opposition au Parlement. La tactique de Corbyn était de s’imposer comme le leader d’un Brexit en douceur, afin d’attirer les votes des partisans du maintien dans l’Union Européenne lors des dernières élections générales. Cela explique, à mon avis, le score élevé des travaillistes car, en règle générale, les gens des grandes métropoles ne votent pas pour un socialiste des années 70 comme Corbyn.
Rappelez-vous que le dernier scrutin en Angleterre est un peu particulier : les sondages donnaient une très large avance aux conservateurs. Ce raz-de-marée annoncé a certainement poussé un grand nombre d’électeurs à exprimer une volonté d’équilibre. Finalement le parti de Theresa May est arrivé en tête, mais avec une majorité à construire. Je ne crois pas qu’un tel scénario se reproduise à l’avenir, mais on ne peut que relever avec quelle intelligence cette stratégie d’ambiguïté a été pensée et conduite par Corbyn.
Dès le lendemain du référendum, on a entendu des attaques d’une grande violence contre ceux qui ont voté « leave ». Comment expliquez-vous ce mépris pour les Brexiters ?
Quand je vois l’attitude des partisans du « remain » – pour quoi j’ai voté – et d’une partie de la classe politique et de l’intelligentsia, je me dis que j’aurais dû voter en faveur du Brexit. D’une certaine manière je me sens, aujourd’hui, plus à l’aise avec la saine réaction des Brexiters.
Ce mépris est dû à un manque d’empathie et à l’incapacité des élites londoniennes à comprendre les raisons de ceux qui ont voté pour la sortie de l’Union Européenne. Il existe en effet une sorte d’aveuglement envers le reste du pays : on adore les leçons des professeurs d’université de gauche, mais personne ne connaît ou n’a rencontré ceux qui ont voté pour le Brexit.
En écrivant mon livre, j’ai demandé à mes interlocuteurs, souvent issus des plus prestigieuses universités du pays, s’ils avaient des non-diplômés parmi leurs amis proches : très peu d’entre eux en avaient. Voilà qui explique parfaitement l’incapacité des élites à appréhender autre chose que leurs propres idées.
À l’issue de ces dernières élections, il n’y a plus de réelle majorité pour gouverner le pays : le Ukip a disparu, le parti Travailliste semble à des années lumières de ces électeurs qui pendant des décennies ont assuré sa puissance. Qui pour porter la voix de cette classe ouvrière pauvre et blanche du Nord de l’Angleterre ?
Beaucoup des électeurs dont vous parlez ne votent plus en général : ainsi, les gens qui ont voté en faveur du Brexit votaient pour la première fois. C’est ce qui explique la surprise totale qu’a provoquée la victoire du « leave ». La plupart d’entre eux s’étaient abstenus lors des six dernières élections, aussi les estimations et autres projections de votes se sont trouvées parfaitement faussées. Pour les électeurs issus des classes populaires, c’était une occasion unique de s’exprimer, particulièrement contre ce que l’on pourrait appeler le double-libéralisme, social et économique.
La majorité des électeurs du Brexit ne sont membres d’aucun parti politique et ne retourneront certainement jamais voter. Quant au Ukip, il a en quelque sorte atteint son objectif avec la victoire du « leave » et devient inutile face à la ligne extrêmement ferme de certains membres du parti conservateur sur les négociations de la sortie de l’Union Européenne. C’est cet afflux d’électeurs Ukip qui a fait passer de 32 à 44% la part des classes populaires dans le vote tory. La formation du Premier ministre fait dorénavant jeu égal avec le Labor dans la représentation du vote ouvrier et des classes populaires. Il est peu probable que ces électeurs retournent un jour vers le centre-gauche, notamment à cause des prises de positions de Corbyn sur l’immigration, les droits des minorités et son hostilité aux positions social-conservatrices des électeurs issus de la classe ouvrière.
Ainsi, ces électeurs du nord de l’Angleterre, que vous évoquez, vont être ignorés de nouveau. Il va d’ailleurs être très intéressant d’observer dans les mois qui viennent la réaction des ouvriers blancs pauvres s’il est question de revenir sur une partie du Brexit ou de mettre en place un « soft Brexit ». Comment va s’exprimer leur colère ? Quelle forme prendra leur contestation sur le plan politique ?





