Votre précédent ouvrage mettait en lumière une transmission de la rupture plus qu’une rupture de la transmission. En quoi le décrochage actuel est-il inédit ?
Je n’ai pas souvenir de cette formule précisément. L’ouvrage était centré sur le palier de rupture des années 1960-1970 dans l’Église. Ce n’est pas la première fois qu’elle connaît en France un décrochage de ce type. Elle en a connu un équivalent en proportion, même si les causes étaient différentes, au moment de la Révolution. La particularité du décrochage actuel est qu’il dure et qu’on en est désormais à la troisième, voire la quatrième génération du décrochage. Ce ne sont plus des décrocheurs auxquels on a affaire, mais des décrochés, qui ont reçu la rupture en héritage. Au lendemain de la Révolution, l’Église de France a pu colmater la brèche et contenir la rupture dans ce que les sociologues ont appelé le « troisième cercle de la pratique », celui de la sacramentélisation des principaux rites de passage de l’existence (baptême, communion, mariage, obsèques). Pratiquement personne n’en était encore sorti au début des années 1960. Les spécialistes estimaient à 3 % seulement le nombre des Français d’ascendance catholique à n’avoir plus aucun lien avec l’Église. Désormais, ils représentent sans doute près de la moitié des Français.
Vous dressez un inventaire du catholicisme contemporain. Quels sont vos critères d’évaluation : foi dans les dogmes, pratique du culte, culture familiale et sociale, identité ?
Ce n’est pas un inventaire systématique. Simplement l’analyse d’un certain nombre de tendances spirituelles contemporaines, qui me paraissent généralement avoir été sous-estimées dans la recherche universitaire. Cela dit, les critères sont bien, pour une part, ceux que vous indiquez. L’important pour l’historien est de faire jouer les échelles de temps, comme on fait coulisser des décors dans un théâtre, pour voir ce que la mise en perspective dans le temps long, moyen et court, change à la signification de la situation présente.
64 % des jeunes Français ne se reconnaissaient plus aucune identité religieuse. C’est un événement majeur qui introduit dans notre histoire philosophico-religieuse une inconnue formidable
Anticléricalisme militant, rancœur contre l’Église, athéisme revendiqué ou simple indifférence : mis à part quelques îlots de chrétienté prolifiques, il semble que la jeunesse française a de moins en moins de liens, même familiaux, avec le catholicisme. Qui remplacera le vide laissé par une Église volontairement enfouie ?
Dans une enquête de 2018, 64 % des jeunes Français ne se reconnaissaient plus aucune identité religieuse. C’est un événement majeur qui introduit dans notre histoire philosophico-religieuse une inconnue formidable. Nul ne peut dire ce qu’ils deviendront. La courbe de l’islam, elle, est inverse, celle de la ferveur aussi bien que de la « tentation radicale ». La demande de sens, de consolation et de ritualisation, qui faisait le fond de l’ancienne demande religieuse, n’a pas disparu : elle s’est transformée et transférée ailleurs. Le succès des livres dits de « spiritualité », que nos contemporains opposent volontiers à la « religion », comme le bien au mal ou l’ouvert au fermé, est lui aussi significatif, même si je ne crois pas personnellement qu’ils constituent une véritable alternative.
La finitude humaine est inévitable, mais nous sommes devenus incapables de concevoir, ce que Philippe Ariès appelait la mort inversée. Est-ce l’une des conséquences de la déchristianisation engagée par les baby-boomers ? Le Covid a été un triste retour de bâton : longtemps occultée, la mort est revenue avec force frapper à nos portes. Serait-ce l’occasion pour l’Église de retrouver son rôle prophétique ?
Le tabou contemporain de la mort, qui était au cœur de l’histoire de la mort des années 1970, a certainement un lien avec la déchristianisation, mais pas direct. Après tout, la religion de la mort du XIXe siècle, ce culte familial du souvenir et de la tombe si répandu jusque dans les années 1950, a eu des formes aussi bien laïques que religieuses. Ariès s’est avisé de ce retournement au milieu des années 1960, en même temps que les courbes religieuses commençaient à décrocher massivement. Nul doute, en tout cas, que s’il y a bien un domaine où l’Église ait quelque chose à dire de spécifique, c’est la mort, et que nos contemporains sont, pour une part au moins, demandeurs dans ce domaine, si on en juge par l’intérêt largement répandu pour les « expériences de mort imminente ».
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On remarque aujourd’hui la présence massive des « nones », des sans-religions dans notre société. Elle va de pair avec l’explosion des paradis artificiels, anxiolytiques, antidépresseurs ou drogues en tous genres. Comment l’analyser ?
Oui, c’est un phénomène rarement souligné mais qui me paraît important : la montée du « moral chimique » dans notre société, moral très relatif, comme on sait. Ce n’est pas complètement nouveau, en ce sens que toutes les cultures ont eu plus ou moins recours à des psychotropes. Mais dans ce domaine nos moyens sont sans commune mesure avec le passé et notre contexte culturel est tel que la tentation de trouver des « solutions » physiques ou chimiques à nos problèmes métaphysiques, est de plus en plus forte. Au risque de sortir atrocement mutilé de l’opération. Il faut relire Baudelaire sur ces sujets.
On assiste également, dites-vous, à un croisement de courbes de la ferveur en France : la proportion des musulmans présents en France attachés à leur religion est supérieure aux Français d’origine catholique attachés à la leur. Est-ce le signe du déclin irréversible du catholicisme en Occident, comme semble le penser le pape François, ou bien peut-on espérer un sursaut ? L’avenir du catholicisme est-il dans le Nouveau Monde ?
Un certain nombre de données tendent à montrer en effet qu’il s’est produit dans ce pays, sans doute dans les années 2000 (donc c’est derrière nous et on est dans les conséquences) un croisement des courbes de ferveur, en effectifs absolus, entre catholiques et musulmans. Il y a certes encore beaucoup plus de catholiques que de musulmans déclarés, mais si on s’intéresse à ceux qui « déclarent attacher beaucoup d’importance à leur religion », les choses sont inversées. Ce n’est pas forcément le signe du déclin irréversible du catholicisme mais c’est inquiétant. C’est tout un débat dans l’Église, même s’il est rarement explicité, que de savoir par où passe désormais son avenir. Est-ce qu’il se joue toujours en Europe, dans le cœur historique de la chrétienté, ou en Afrique, en Asie, là où la demande religieuse est plus marquée ? J’ai tendance à penser personnellement, mais peut-être est-ce de ma part un signe d’européocentrisme étroit, que c’est encore chez nous que ça se passe, en dépit des apparences, parce que nos problèmes sont prototypiques et qu’ils se poseront un jour ou l’autre ailleurs, en tenant compte des spécificités locales. Donc la « fille aînée de l’Église » devrait avoir encore son mot à dire dans cette histoire et la jeunesse chrétienne européenne a de grands défis devant elle.

Ed. Seuil, 256 p., 21 €





