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Bienvenue dans l’ère de la victimisation systématique

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Publié le

9 novembre 2021

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Les victimes ont détrôné les héros dans l’imaginaire collectif. Pas un jour sans sa victime et son hashtag. Toutes les victimes n’ont bien entendu pas le même statut, mais toutes sont confrontées à la sentence de William Faulkner : « Le passé n’est pas mort, il n’est même jamais passé ». Jusqu’à quand une victime se considère victime ? Et que faire lorsque le statut de victime est devenu intouchable ?
Adama

Blessures ouvertes à jamais d’un côté ; fautes aussi ineffaçables que la tache de Lady Macbeth de l’autre. Devant le tribunal de l’histoire, tout se passe comme si un héritage victimaire et une culpabilité à perpétuité se transmettaient sans fin. Mais à sens unique. La France postcoloniale est l’éternelle coupable face aux ex-pays colonisés. Même procès pour l’esclavage avec la loi Taubira de 2002 qui reconnaît la seule traite Atlantique comme crime contre l’humanité. À l’inverse, la culpabilité de l’Algérie dans le massacre des harkis et des pieds-noirs par le FLN n’est pas reconnue, de même que la traite arabo-musulmane est passée aux oubliettes. Une amnésie mémorielle volontaire avouée par la garde des Sceaux pour qui la traite négrière arabo-musulmane n’est pas évoquée, afin que les « jeunes Arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ».

Cette histoire partiale ne fait qu’alimenter une victimisation qui condamne au lieu de réconcilier, qui divise au lieu de réunir et qui est présentée comme impardonnable car irréparable. Comme l’écrit Christiane Taubira dans la préface du Procès de l’Amérique, « nulle réparation matérielle n’effacera un crime si grand que l’esclavage ou la colonisation ». Au lieu de faire du passé table rase, il s’agit de l’entretenir pour en tirer une sorte de rente victimaire à exploiter.

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Être victime, une revendication identitaire et une arme du militantisme

C’est ce que font les décoloniaux et les indigénistes qui se complaisent dans la posture victimaire qu’ils dénoncent par ailleurs. Loin d’être un signe de schizophrénie, il s’agit d’une stratégie comme l’explique Pierre-André Taguieff dans L’imposture décoloniale. Au lendemain des émeutes de 2005, l’appel du Parti des indigènes de la République (PIR) met en scène la thèse du « continuum colonial » qui érige « l’héritage du colonialisme » comme la cause ultime des discriminations que subiraient les populations issues de l’immigration. Ainsi, en s’auto-proclamant « descendants des esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés », les indigénistes doublent « la dimension victimaire […] d’une dimension identitaire ».

Cet avènement de l’identité victimaire est rendu possible par un changement de paradigme. Le sociologue Michel Messu explique dans L’ère de la victimisation que la victime n’est plus celle qui a été atteinte dans son intégrité par un acte étranger, mais celle qui s’auto-déclare « victime », ce « qui devient donc une caractéristique identitaire ». Constat partagé sur le terrain de la psychanalyse. Dans Tous victimes, tous toxique, à partir de cas concrets, la psychologue Anne-Laure Buffet analyse comment « le mot « victime » s’ajoute à sa manière de se définir et de se reconnaître. Parce que je suis femme, je suis victime ; parce que je suis afro-américain, je suis victime ; parce que je suis LGBTQIA+, je suis victime etc. Plus besoin de dire quoi que ce soit d’autre, l’état de victime devient suffisant à lui-même. »

Blâmé lorsqu’il s’agit d’insécurité, le ressenti dans le cas du wokisme victimaire devient acceptable. La génération woke se sent perpétuellement victimisée par les normes d’une société coupable d’un « racisme systémique »

Et lorsqu’on déroge à ce statut identitaire, les critiques fusent. Ce fut le cas pour Rachel Kahn : « Un jour, on m’a dit que je ne méritais pas ma couleur » confesse-t-elle dans Racée. On attend d’elle qu’elle joue le rôle de « racisée, afro-descendante intersectionnelle faisant partie d’une minorité ». En dissidente, elle tacle ses inquisiteurs, qui veulent « interdire le droit à l’auto-détermination tout en prônant le décolonialisme ». Pour Rachel Kahn, cette identité victimaire évacue toute nuance et emprisonne la personne dans une identité figée, hermétique et homogène.

Le wokisme ou la victimisation systémique

Mais pas de victimisation identitaire sans coupable à condamner, quitte à fantasmer le réel. Dans la Révolution racialiste, Matthieu Bock-Coté explique que la victimisation est finalement un produit d’importation américaine. « Partout, les populations issues de l’immigration sont invitées à repenser leur situation à la lumière de l’expérience afro-américaine. » La différence entre des Afro-américains descendants d’esclaves et des descendants d’immigrés partis de leur pays pour trouver un avenir meilleur est soigneusement occultée. Autrement dit, les indigénistes sont victimes par procuration.

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« Toujours et en toutes circonstances, le woke se sent agressé » remarque le politologue. Blâmé lorsqu’il s’agit d’insécurité, le ressenti dans le cas du wokisme victimaire devient acceptable. La génération woke se sent perpétuellement victimisée par les normes d’une société coupable d’un « racisme systémique ». Dans la vision du monde racialiste, seules les minorités et les racisés peuvent se déclarer victimes. Quant aux blancs, étant racistes par nature, ils sont nécessairement du côté des oppresseurs. Conséquence : une victimisation et une culpabilisation systémiques et épidermiques.

Mais également un troublant renversement des rôles. « Le comble de la victimisation, c’est la transformation de l’ancienne victime en nouveau bourreau » explique Pascal Bruckner. « La boucle est bouclée : un nouveau cycle de persécution recommence et distribue autrement les parias et leurs maîtres. »

Sous les habits des social justice warriors (combattants pour la justice sociale), les victimes auto-proclamées deviennent les persécuteurs et les soi-disant persécuteurs, les persécutés. La white guilt (culpabilité blanche) est invoquée : les blancs doivent demander pardon pour leurs ancêtres lors de séances d’auto-flagellation collective. Des « safe spaces » ethniques réhabilitent la ségrégation raciale sous couvert de la lutte antiraciste. Quant à la culture de l’effacement, elle bat son plein : de l’Oréal qui retire les mots « blancs », « éclaircissant », « blanchissant » de ses produits pour ne pas stigmatiser les minorités, à la musique classique jugée trop blanche par des professeurs d’Oxford pour qui le solfège « n’a pas été débarrassé de son lien avec son passé colonial », sans parler des multiples lynchages médiatiques à l’instar de celui de Bret Weinstein, ce professeur de biologie à l’université d’Evergreen licencié pour avoir osé critiquer l’ostracisme des étudiants blancs obligés de s’absenter pendant une journée.

Sous le paravent d’une lutte commune, les victimes se livrent en réalité à une guerre du tous contre tous du fait de leurs intérêts contradictoires

Une guerre de victimes contre victimes

« Toute révolution dévore ses propres enfants ! » La victimisation woke ne déroge pas à cette règle sanguinaire. Cette spirale victimaire engendre une concurrence victimaire oùles victimes s’entredéchirent entre elles. Dans La grande déraison, Douglas Murray démontre l’impossibilité de faire converger sous un seul étendard toutes les victimes. Sous le paravent d’une lutte commune, elles se livrent en réalité à une guerre du tous contre tous du fait de leurs intérêts contradictoires. C’est le cas avec la question trans : autoriser les transexuels nés homme à participer aux compétitions sportives féminines comme le souhaitent les militants trans revient à piétiner le principe de parité entre les sexes et à menacer le sport féminin soutenus par les féministes.

Les nouvelles idéologies racialistes, décolonialistes et woke instrumentalisent le statut de victime pour faire advenir une victimisation identitaire, arme de radicalité qui s’avère mortifère. Alors que faire pour s’en sortir ? Travaillons à ce que « l’esprit de résistance l’emporte sur l’esprit de pénitence » selon la lumineuse formule de Pascal Bruckner.

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