Skip to content

Enquête : le dernier procès de Bernard Tapie

Par

Publié le

30 novembre 2021

Partage

Le 24 novembre, deux mois après la mort de l’homme d’affaires, la cour d’appel de Paris a rendu un verdict dans l’affaire de l’arbitrage Bernard Tapie – Crédit lyonnais, qui datait de 2008. De quoi s’agissait-il ? Enquête.
Tapie

Dans les années 80, des gens reprenaient des entreprises en difficulté. Pour cela, ils se rendaient dans les tribunaux de commerce et les convainquaient de leur capacité à relancer l’activité. Les banques prêtaient de quoi racheter les cibles. Puis les raiders – c’était leur nom – vendaient les sociétés par appartement, remboursaient leurs banques et partaient avec une plus-value. À ce jeu, Tapie a brillé. Par exemple, il a racheté l’entreprise Terraillon pour un franc symbolique en 1981, et l’a revendue 125 millions en 1986. Mais surtout, il n’a jamais perdu une compétition devant un tribunal de commerce. Il est sans doute le seul en France dans ce milieu particulier que sont les tribunaux consulaires. Pour rappel, il n’y a eu qu’un seul député assassiné en France, et il s’agissait de Yann Piat, en 1994, qui justement s’attaquait à la corruption politico-économique, d’abord présente dans des tribunaux de commerce.

Bref, à la fin des années 80, Bernard Tapie a bâti une fortune de plusieurs centaines de millions de francs gagnés grâce à ses soutiens dans les banques et les tribunaux tenus par des privés. Il est célèbre. Son équipe cycliste La Vie Claire a gagné trois fois le Tour de France. En 1986, il a racheté l’Olympique de Marseille. Après avoir « épaté » le président Mitterrand, il a été élu député en 1989.

C’est le moment où il rachète Adidas. En juillet 1990, il monte à 80% au capital, pour 243,9 millions d’euros, soit 1,6 milliard de francs. Cette opération est financée en totalité par un prêt consenti par un pool bancaire, dont 30 % par une filiale du Crédit lyonnais. Les prêts sont remboursables en deux échéances, à hauteur de 91,5 millions d’euros, soit 600 millions de francs en 1991, et de 152,4 millions d’euros, c’est-à-dire un milliard de francs, en 1992. Il parvient à rembourser la première échéance mais pas la deuxième. Il doit trouver un milliard de francs. Mais il est ministre de la Ville et le Crédit lyonnais est une banque publique. Ses dirigeants sont nommés par ou avec l’aval de représentants de l’État.

Lire aussi : Enquête : qui paye Rama Yade pour faire la promotion du wokisme ?

Un mémorandum est signé le 12 décembre 1992 entre Tapie et le Crédit lyonnais, qui accepte de se substituer à tous les autres banquiers alors qu’un principe ancien en matière bancaire veut que l’on partage le risque. La banque serait remboursée par la vente d’Adidas. Le 12 février 1993, il vend la société à huit acquéreurs, dont Robert-Louis Dreyfus et reçoit 2 milliards de francs. Il rembourse ses dettes et repart avec 200 millions de francs, presque 50 millions d’euros de 2020. Il est sauvé.

Pour parvenir à boucler l’opération, le Lyonnais a pulvérisé les standards bancaires. Tous les acheteurs sont financés par un prêt de la banque à un taux bradé. Robert Louis-Dreyfus se voit offrir un choix. Soit, après deux ans comme patron, il juge que la société a du potentiel et il peut l’acheter intégralement en décembre 1994 à un prix élevé, proche de 4,5 milliards de francs. Soit Robert Louis-Dreyfus renonce à l’opération, et la banque publique se retrouve avec Adidas sur les bras. C’est une faveur inouïe car la banque prend tous les risques. C’est l’époque où cette banque a perdu la tête. Elle finit par disparaître en 1995 dans un scandale qui a coûté 15 milliards d’euros à l’État.

Or Robert Louis-Dreyfus transforme vite Adidas en une pépite et décide de tout racheter au prix convenu, soit 4,5 milliards. La banque, qui a pris tous les risques, est récompensée par une belle plus-value de 2,5 milliards, soit 560 millions d’euros 2020. Sauf qu’après la vente de 1994, Bernard Tapie, endetté pour d’autres affaires, est placé en liquidation. Pour s’en sortir, il commence à dire que le Crédit lyonnais lui a « volé » la plus-value réalisée sur la vente d’Adidas. Il estime que la banque savait qu’elle vendrait plus cher à Dreyfus, et oublie qu’elle a couru le risque de se retrouver avec Adidas sans acheteur. Sauf que la banque, qui était son conseil, aurait dû l’avertir des options qu’elle avait proposées à Louis-Dreyfus. Tapie a exploité cette faille au tribunal pendant vingt ans. L’un après l’autre, il perd tous les jugements. De temps à autre, certains tribunaux lui donnent raison sur des points mineurs, qui lui permettent de relancer la machine à procès. La guérilla dure jusqu’à un arrêt de la Cour d’Appel de Paris de 2005.

Les ennemis de l’ancien ministre démontrent que l’arbitrage est illégal faute d’une loi, et truqué car l’un des arbitres est une relation d’affaires ancienne de Tapie, ce qui est interdit

Elle lui donne raison sur le fond, et considère que le Crédit Lyonnais a manqué de loyauté envers Tapie, qui n’a pas été informé par écrit des négociations en cours avec Robert Louis-Dreyfus. La banque ne lui a pas proposé les mêmes prêts qu’à Dreyfus. La cour juge que cela a fait perdre à Tapie une chance de réaliser le gain dont il aurait bénéficié si, ayant obtenu le financement adéquat, il avait pu vendre directement les participations d’Adidas à Louis-Dreyfus en décembre 1994. Elle condamne le Crédit lyonnais à payer une indemnité de 135 millions d’euros. Cet arrêt provoque une tempête.

Il présume que Tapie aurait pu lever un financement bancaire de 1 milliard de francs entre 1992 et 1994, comme s’il existait une sorte de « droit au prêt » pour les ministres endettés, ce qui ne tient pas debout. Mais la machine judiciaire est relancée.

En 2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République. Il est ami avec Tapie, qui l’a soutenu et aidé à recruter Bernard Kouchner. Le chef de l’État se dit qu’il faut en finir avec la guérilla judiciaire. Malgré l’opposition de l’administration, révoltée, le directeur de cabinet de la ministre de l’Économie Lagarde approuve le principe de l’arbitrage. Or il aurait fallu une loi car les restes du Crédit lyonnais, nommé Consortium de Réalisation (CDR), étaient devenus publics. Face aux arbitres, des juges privés, le savoir-faire ancien de Tapie resurgit et il remporte en 2008 la somme de 403 millions d’euros, que le CDR a emprunté à des banques pour les verser à Tapie ! L’administration et l’establishment économique sont révulsés.

Lire aussi : Enquête : des histoires de transsexuels en prime time sur TF1

Les ennemis de l’ancien ministre attendent le départ de Sarkozy pour contre-attaquer. Ils démontrent que l’arbitrage est illégal faute d’une loi, et truqué car l’un des arbitres est une relation d’affaires ancienne de Tapie, ce qui est interdit. Puis ils attaquent ceux qui y ont trempé. Sarkozy s’en sort grâce à son immunité présidentielle. Christine Lagarde est reconnue coupable de négligence, mais pas condamnée. Les politiques ayant été préservés, les lampistes peuvent trinquer.

L’ancien directeur de cabinet de Christine Lagarde, Stéphane Richard, PDG d’Orange est condamné le 24 novembre 2021 à un an de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour complicité de détournement de fonds publics. Cela lui coûte la présidence d’Orange. Il a annoncé se pourvoir en Cassation.

L’ancien arbitre Pierre Estoup, 95 ans, prend trois ans de prison et 300 000 euros d’amende. L’ancien avocat de Tapie, Maurice Lantourne, 65 ans, se voit infliger trois ans de prison dont un an ferme, 300 000 euros d’amende et une interdiction d’exercer pendant cinq ans – applicable immédiatement. Il est aussi reconnu coupable de complicité de détournement de fonds publics. Un quatrième prévenu, ancien dirigeant d’une filiale du Lyonnais, prend deux ans avec sursis et 25 000 euros d’amendes. Les quatre devront verser 100 000 euros à l’État au titre du préjudice moral, ainsi que 600 000 euros de frais de justice. Enfin, les sociétés de Tapie devront payer 400 millions au CDR.

Aux dernières nouvelles, les enfants de l’homme d’affaires réalisent l’inventaire du patrimoine de leur père avant d’accepter l’héritage. Si les dettes sont supérieures à son actif, ils risquent de devoir les rembourser eux-mêmes.

Clap de fin ?

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest