Il y a peu de temps, j’étais dans un cimetière. Nous enterrions un mari, un père, un frère, un ami… Le cimetière était petit, villageois et familier?: vieilles tombes au bord de la ruine, marbres modernes luisants et froids, inscriptions lisibles, à moitié effacées ou même fondues, et toutes ces plaques, aux poèmes convenus et navrants.
Alors que nous nous dirigions vers la fosse, nos pas marquant un sol sableux, je regardai les vieilles croix de pierre grise, mate et comme adoucie par le temps. Les lichens jaunes, verts et gris les constellaient discrètement, minuscules galaxies végétales apposées sur un symbole qui défie le temps et l’espace. Elles croissent aussi lentement que la lumière des étoiles lointaines réussit à nous atteindre.
Cercles ou ovales, simples traits ou disques, jointifs ou disséminés, îles, archipels ou continents, les lichens envahissaient lentement les croix et les pierres tombales, comme une patine discrète, délicate (quelle merveille quand on les considère de tout près?!) et bonhomme, signifiant l’ancienneté, la demeure, l’apprivoisement. À côté des tombes trop lisses, aux arêtes si nettes et à l’éclat du neuf, où un fronton rectangulaire évite soigneusement tout signe religieux mais se pare d’une vague faussement élégante, les tombes grises saupoudrées de ces champignons plats et surmontées d’une croix bien distincte disaient la permanence de la religion et du culte des morts, l’antiquité du village et le repos enfin trouvé.
Lire aussi : La croûte est-elle de droite ?
Je regardais les vieilles pierres bénites avec le même plaisir qu’on a à contempler un mur de pierres sèches ou tel rocher au bord du chemin?: l’affirmation d’une collaboration, le support magnifié par sa parure hasardeuse, et tous ces regards, précédant le mien, attentifs aux dessins fantasques et attendant de la nature qu’elle parfasse son œuvre et enjolive les surfaces nues de ces glyphes mystérieux, nous parlant sans qu’on puisse comprendre mais nous disant, avec certitude, que l’ouvrage des hommes ne peut se suffire à lui seul?; que seule la vie révèle le dessein réel qui a présidé à la construction?; que nos vies sont comme ces tombes, conçues mais inachevées, posées mais incomplètes, attendant que la nature – c’est-à-dire la grâce – s’en empare et les transmue, lentement.
Car la mort n’est pas une fin et la pierre qu’on pose sur le cercueil ne vient rien conclure. Les lichens croissent comme nos prières pour le défunt s’accumulent. Dieu, qui sait lire nos vies, mises à plat sous l’éternité, tapisseries restaurées par le purgatoire et vivifiées par la communion des saints, nous a peut-être donné les lichens sur nos tombes pour que ceux qui viennent y prier perçoivent, dans la si lente révélation du dessin final, génération après génération, notre salut progressif. Lents, tenaces, fragiles, vivants, symbiotiques et gracieux, figures concrètes et immédiates de la réalité la plus profonde, les lichens sont de droite.
In memoriam Arnaud de Russé





