Nevroseland Montana, 1925. Deux éleveurs brisés de l’intérieur voient leurs rapports fraternels se fissurer quand le cadet mieux luné (Jesse Plemons) épouse une veuve pourvue d’un fils genderqueer (Kodi Smit-McPhee), sorte de Valentin le désossé passé par la Famille Addams. L’ainé (Benedict Cumberbatch) considère cette union comme une trahison. Si tout le monde en pâtira, nommons la première victime : le spectateur.
Tourné entre deux vagues de Covid, The Power of the dog élève involontairement la mesure-barrière à la hauteur d’un geste de cinéma. Jane Campion dresse en effet une distance infranchissable entre les personnages du roman écrit par Thomas Savage. Monades errantes et solitaires à la Carson McCullers, ceux-ci se lancent quelques mots d’un bout d’une pièce à l’autre, avant de prudemment décamper dans des paysages lunaires. Et quand de rudes cow-boys vont aux putes, ils chantonnent avec elles bras-dessus bras-dessous, rien de plus (on sent le stagiaire-assistant en embuscade, prêt à bondir avec ses tests PCR à chaque fin de plan).
Lire aussi : La Pièce rapportée : comédie acidulée
L’étrange carrière de Jane Campion a toujours tourné autour de l’inadaptation, mais les films qui l’ont portée au-devant de la scène – notamment La Leçon de piano, Palme d’or en 1993 – théorisaient formellement ce sujet, en étant eux-mêmes légèrement inadaptés, un peu moches et brinquebalants, intéressants si l’on voulait.
Il sera difficile de trouver autre chose que de la joliesse dans The Power of the dog, qui ne capitalise à fond que sur les décors naturels d’Otago, Nouvelle-Zélande. Perdue dans la plaine immense, une grande bâtisse crypto-gothique – écho probable du Sacrifice de Tarkovski – abrite un mal-être généralisé, incapable de se concrétiser en une quelconque scène un peu écrite. C’est la fête aux inserts sur des plinthes, bouts de fenêtre et autres colifichets sensibles. Si l’accessoiriste sait qu’on rendra grâce à son travail, les comédiens laissés à eux-mêmes en sont moins sûrs. Quel intérêt d’engager le grand Keith Carradine pour ne filmer que sa silhouette en père lointain des deux cow-boys ? La lunette d’approche employée ici est mal embouchée, et on ne voit que les détails, à l’image de cette fleur en papier dont la destruction par le feu marque le summum émotionnel du film.
Les personnages sont littéralement des courants d’air qui n’ont ni passé ni corps et tout juste une psychologie de petite fille chlorotique
Traitant la masculinité toxique-Charybde et son corollaire, l’homosexualité refoulée-Sylla, Campion restreint la palette des vilénies à l’aune de ce qu’un benêt woke peut supporter aujourd’hui, c’est-à-dire rien. On est sommé d’être terrifié par Cumberbatch parce qu’il ricane de Smit-McPhee et qu’il brûle sa décoration florale. Les personnages sont littéralement des courants d’air qui n’ont ni passé ni corps et tout juste une psychologie de petite fille chlorotique, telle Kirsten Dunst devenue alcoolique parce qu’elle doit jouer trois notes au piano.
On dirait que, dépassée par ses épigones Sciamma ou Reichhardt, Campion tente de les rattraper en devenant aussi inconsistante. Au moins, First cow, autre western dévirilisé, possédait une structure et un final un minimum originaux, ce qui manque parfaitement ici. En 1967, Reflets dans un œil d’or, film un peu monstrueux de John Huston, s’attaquait à l’auto-répression d’une sexualité interdite, Elizabeth Taylor et Marlon Brando y électrisaient l’écran d’un refoulement plus grand que la vie. Un demi-siècle plus tard, Jane Campion nous en propose son actualisation Netflix kawaï et tous publics, The Power of the dog, qui pourrait s’accommoder d’un titre autrement plus parlant : Reflets dans un œil mort.
The Power of the dog de Jane Campion, avec Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst et Jesse Plemons, sur Netflix depuis le 1er décembre





