Il est une illusion sordide qui peuple les certitudes patriotes contemporaines. C’est de croire notre Nation menacée de mort par des bourreaux aussi ridicules que les délinquants islamisés et les militants intersectionnels. Cette croyance, en dépit de sa bonne foi, est d’un mépris proprement incroyable. Qu’une civilisation qui baptisa les fronts de Bayard, Bossuet, et Péguy périsse du seul bras d’un djihadiste anodin, ou pire encore, de celui déprotéiné d’un vegan hargneux, cela n’est défendable par aucun esprit sincère. Il convient de laisser à leur insignifiance ces écrans de fumée si prompts à masquer ce qui semble être la véritable détresse de l’Homme de ce temps : l’idée même de progrès.
Le progrès qu’il convient de dénoncer n’est pas, ou si peu le progressisme. Le progressisme est le plus jeune bourgeon de l’arbre Progrès, et arracher même la branche qui le porte conservera intactes les racines de son Mal. Car avant les intersectionnels, avant les déconstructeurs, et, pour les moins actuels d’entre nous, avant même la République, il est cette idée de progrès qui a germé dans l’esprit humain, qui a cru exponentiellement en lui, qui a fini par quasiment le posséder et le transformer entièrement. De telle sorte que l’Homme d’aujourd’hui diffère probablement infiniment plus de l’Homme du début du XVIIIè siècle, que ce dernier ne diffère de l’Homme mérovingien.
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Que l’on s’entende sur ce qui définit le progrès. Le progrès est cet attrait, qui deviendra cette addiction, à la croissance, au profit, à la production de machines, à l’amélioration de la productivité, la mère de l’hégémonie matérialiste et de la marchandisation du monde. Le progrès est un mépris du Ciel, un refus du mystique, une dévotion au sensible. Le progrès est une subordination de la science et de la technique au désenchantement du monde, à la mécanisation sans limite.
Il ne faut pas chercher ailleurs le grand désarroi moral, le règne du nihilisme et de l’immanence qui habitent désormais l’Occident et ses conquêtes marchandes. De cela, ni l’immigration ni l’insécurité ne sont responsables, et il y a fort à parier que le jour où l’on renverra de l’autre côté de la Méditerranée les délinquants les plus violents et les pires terroristes qui peuplent nos rues et nos prisons, ce jour-là sera très exactement identique à celui de la veille, pour ce qui concerne l’état de décadence de notre civilisation. Il faut bien se résoudre à l’admettre, nous subissons moins l’invasion d’une civilisation islamique sur notre sol, que l’effondrement sur elle-même d’une civilisation qui fut chrétienne. Et les prêches les plus salafistes des banlieues les plus islamisées n’y sont pour rien.
Il faut bien se résoudre à l’admettre, nous subissons moins l’invasion d’une civilisation islamique sur notre sol, que l’effondrement sur elle-même d’une civilisation qui fut chrétienne
C’est bien le progrès, l’unique responsable de cette invraisemblable statistique parue en 2011, montrant que les Français étaient moins confiants en l’avenir que les Irakiens et les Afghans. À l’heure où les rues de Kaboul et de Bagdad rivalisaient en attentats suicides, les Français conservaient jalousement un pessimisme plus fort encore, alors même que Paris n’avait connu Anne Hidalgo que comme première adjointe. Car ce progrès, si souvent loué jusque dans les bouches de ses victimes, n’est-t-il pas, en des termes économiques l’externalisation, plus encore la sous-traitance, du caractère divin de l’Homme, l’abandon à la machine de sa condition divine ? Le progrès, n’est-il pas le sacrifice par l’Homme à l’autel de l’individu de son aspiration à la création et à l’éternel, en définitive, de son aspiration à la liberté ?
Il est tout bonnement incompréhensible qu’un tel sacrifice ait pu se produire au sein d’une civilisation si dévouée à la sagesse et à la beauté, qu’une telle idole ait pu remplacer en moins de deux siècles, une religion qui avait si parfaitement saisi l’âme humaine. Dire que l’immense majorité de nos contemporains prêtent à ce progrès si hideux, l’aboutissement universel et intemporel de leurs vies terrestres, les seules auxquelles ils croient encore. Ils ont oublié trop vite que, si réellement il fallait rechercher l’avènement de l’humanité dans le profit et la croissance, nos livres d’histoire seraient pleins, non des épopées de Jeanne d’Arc et de Napoléon, non des batailles de Bouvines et de Marignan, mais des entreprises de Jacques Cœur et des coffres forts de Lazard.
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Ce progrès est coupable d’une vaste supercherie. Ce que le progrès vend à l’Homme est l’affirmation suivante : « Soumets-toi à moi, travaille toujours davantage, poli ton aliénation, et tes enfants vivront dans des conditions meilleures ». Il faut une voix qui hèle l’Homme, l’avertit de cette imposture : « Soumets-toi à ce faux Dieu, consacre le plus gros de ton temps au travail, et tu feras de tes enfants, si dotés soient-ils, les êtres les plus misérables qui auront jamais foulé le sol de tes pères. Sans mémoire, sans idée de la vertu ni de la grandeur, quêtant jusqu’au sens même de leurs existences. Et dans leurs pauvres mains tendues à ces effroyables questionnements, tu ne pourras glisser que quelques piécettes d’un or sans valeur ».
Certains me feront des remontrances. Des remontrances d’incompréhension, faites aux enfants trop gâtés par la sueur de leurs parents. Alors quoi, quoi donc de si précieux que le progrès ait pu apporter aux hommes ? Qu’ils voyagent plus vite ? Fort bien, la grande majorité ne se trouve plus capable d’apprécier, de connaître, ne parlons pas d’aimer la Nature, les paysages modelés par des siècles d’amour, le bétail poli par des millénaires de domestication, les œuvres de l’eau, du vent, du soleil, de la sueur et du sang. Qu’ils s’informent mieux ?
Mais les esprits actuels ne sont plus qu’assiégés par des hordes de données aussi invérifiables que contradictoires, où les moments de vérité et de sagesse se mêlent aux pires théories complotistes
Mais les esprits actuels ne sont plus qu’assiégés par des hordes de données aussi invérifiables que contradictoires, où les moments de vérité et de sagesse se mêlent aux pires théories complotistes. Est-il mieux nourri cet homme moderne ? Non. Mieux cultivé alors ? Non plus. Mais au moins, est-il plus riche ? Jamais assez. Il a bien piètre allure, cet élu de la religion nouvelle, cet être froid que ses machines ont rendu incapable d’amour, de repos, de réflexion ni de sagesse.
Il est certes une illusion de penser que les vies antérieures au progrès n’avaient pas leur lot de souffrances, de dangers, d’injustices. Ce qu’elles n’avaient pas en revanche, c’est ce sentiment d’isolement, d’exclusion, d’anonymat absolu qui finit toujours par atteindre le cœur du citadin même le plus déraciné. Ce dont les sociétés dites primitives protégeaient les Hommes, c’est de l’abîme du monde, qui engloutit tous les mythes, toutes les spiritualités, tous les temps de prières et de recueillement sans lesquels l’Homme n’est plus qu’un individu indéterminé, une page vierge sur laquelle toute inscription est insignifiante, car reléguée dans les tréfonds dès lors que la page est tournée.
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L’Homme moderne ne souffre pas de vouloir vaincre la mort. Cela, toutes les sociétés l’ont voulu. Il souffre d’aspirer à cette éternité par le progrès, par la science la plus brutale et la moins sensible. Il ne veut plus voir que l’Homme ancien est tout autant parvenu à cette victoire sur la mort, mais par la transmission et le dévouement au commun. L’Homme moderne souffre du mythe que la porte de l’éternel soit un seuil qu’il puisse franchir seul.
Tous les milliardaires transhumanistes du monde ne veulent pas entendre cette parole pourtant simple. Au moment même où la science (si elle le peut) leur aura dévoilé le secret de l’immortalité, l’immortalité ne sera pas devenue plus humaine, car ils auront cessé d’être des hommes. Pour devenir des dieux ? Mais les dieux ne sont immortels que pour s’offrir au monde. Ces Icares aux ailes bioniques, qu’ont-ils à offrir à leurs peuples, hormis l’asservissement ? Condamnés à errer sans but sur une terre mourante, nous les verrons piégés entre deux mondes, le premier qu’ils ne seront plus capables d’aimer, le second qu’ils n’auront jamais cessé de haïr. Du Ciel, ils n’auront extrait que le supplice de leur péché d’orgueil.
Ces Icares aux ailes bioniques, qu’ont-ils à offrir à leurs peuples, hormis l’asservissement ?
Quant aux petites âmes simples qu’ils avaient méprisées, ils les verront unes à unes se libérer de leur joug, dépeupler ce royaume sans roi, s’élever dans celui des cieux. Alors, véritablement devenus chimères, ceux-là qui avaient tant voulu échapper à la mort, à toute souffrance physique, à toute mystique, se jetteront dans le premier volcan venu, priant dans une piété horrifiée que la lave les délivre de leur condition. Il fut un Homme jadis qui bâtit les cathédrales, parla la langue de Ronsard et de Molière, usa l’encre de la Fontaine et d’Hugo, inventa l’amour courtois et le repas à la française, répandit son sang de Saint-Jean d’Acre à Verdun.
De cet Homme-là, créé pour créer, éternel devant l’éternité, il ne reste que des pantins déambulant le long des métros, pianotant des messages incompréhensibles sur des ordinateurs, étrangers aux livres et à l’air rural, oubliant certains soirs d’humecter les lèvres de leurs femmes ou le front de leurs enfants. Et tout cela par quel miracle ? Celui du progrès. Mais alors le progrès, pour quoi faire ? La réponse est glaçante : pour n’être plus.





