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Jean Sévillia : « Le « en même temps » mémoriel d’Emmanuel Macron est incohérent »

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Publié le

31 janvier 2022

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Ce mercredi, Emmanuel Macron a reconnu la fusillade de la rue d’Isly et du massacre d’Oran. Journaliste et écrivain spécialiste de la guerre d’Algérie, Jean Sévillia revient sur ces deux événements majeurs de la mémoire des pieds-noirs, et livre son jugement sur le « en même temps » mémoriel du président.
Macron

Est-ce que vous pouvez nous rappeler brièvement ce qu’est le massacre de la rue d’Isly ?

Le massacre s’est déroulé dans le contexte très particulier de l’extrême fin de la guerre d’Algérie. Les accords d’Évian sont signés le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et le Gouvernement provisoire de la République algérienne, avec un cessez-le-feu établi le lendemain. À partir de ce moment-là, la présence des Français d’Algérie, qui s’en doutaient depuis plusieurs mois, est condamnée. Il y a donc une réaction de désespoir jusqu’à l’indépendance en juillet, car le moment est dramatique : les pieds-noirs doivent quitter massivement l’Algérie.

Créée un an plus tôt après l’échec du putsch en 1961, et représentant un petit millier d’hommes en Algérie, l’Organisation de l’armée secrète apparaît comme la seule force capable de les défendre. L’OAS décrète alors une sorte de sécession : ils veulent faire du quartier populaire de Bab El Oued à Alger un camp retranché. Des commandos ultra de l’OAS provoquent les militaires, qui ripostent assez fortement. Les pieds-noirs découvrent alors que l’armée se ligue aussi contre l’OAS et se sentent vraiment abandonnés. Le 26 mars 1962, une manifestation pacifique est organisée par l’OAS devant le quartier de Bab El Oued, pour manifester la solidarité des Français d’Alger envers le quartier de Bab El Oued, qui est sous contrôle militaire. Dans la rue d’Isly, une fusillade éclate.

Lire aussi : Cercle algérianiste : « Macron ne nomme qu’à moitié les choses ! »

Reste une énigme jamais résolue : qui a commandé le premier feu ? Il existe plusieurs hypothèses. Ce qui est certain, c’est que la troupe qui était là pour bloquer cette manifestation est une troupe de l’armée française mais composée de tirailleurs algériens. Elle déclenche le feu contre la manifestation ; les civils désarmés se font tirer dessus à l’arme de guerre : c’est un massacre. Les chiffres sont difficiles à établir, mais on serait autour de 60-80 morts et 150 blessés. Ce qui est symboliquement terrible, c’est que ces morts français ont été tués par des soldats français, tirailleurs algériens en l’occurrence, mais qui faisaient partie de l’armée française. On est dans un processus de guerre civile. L’événement déclenche une accélération de l’exode des pieds-noirs : schématiquement, 600 000 Européens quittent l’Algérie entre la fin mars et la fin juin 1962, un chiffre considérable.

Qu’avez-vous pensé de la prise de parole d’Emmanuel Macron sur ce massacre, l’ayant qualifié d’« impardonnable pour la République » ?

De ce point de vue-là, je suis d’accord avec Emmanuel Macron. Il a aussi reconnu un événement très important dans la mémoire des pieds-noirs : le massacre d’Oran du 5 juillet 1962. Seulement deux jours après l’indépendance officielle de l’Algérie, il y a eu un massacre d’Européens à la suite d’une manifestation du FLN pour fêter l’indépendance. La manifestation a dégénéré en chasse à l’homme, et en chasse aux faciès européens. On estime le nombre de morts à 600, dont une centaine de musulmans, tués par des Algériens. Ce sont les deux grands événements de la fin de la guerre d’Algérie, qui font partie de la mémoire pied-noir, et que l’on peut difficilement dissocier.

« Le problème, c’est que si on voit plus large et que l’on reprend l’ensemble de ses déclarations sur la guerre d’Algérie, on ne sait pas sur quel pied danser »

Jean Sévillia

J’approuve donc ce que Macron a dit, aussi bien sur la fusillade de la rue d’Isly que sur le massacre d’Oran. Le problème, c’est que si on voit plus large et que l’on reprend l’ensemble de ses déclarations sur la guerre d’Algérie, on ne sait pas sur quel pied danser. Emmanuel Macron fait successivement du « en même temps ». Cette fois, il fait un geste en faveur de la mémoire des pieds-noirs, ce qui est très bien parce que je crois qu’aucun président de la République ne s’était exprimé sur ces deux événements. Il y a désormais une reconnaissance officielle de l’État.

Cependant, en octobre dernier, le même Macron a donné à propos de la manifestation du FLN à Paris le 17 octobre 1961 une version des faits qui était pratiquement la version du FLN. Une fois, il donne satisfaction à la mémoire pied-noir, une fois, il va donner satisfaction à la mémoire du FLN, et ainsi de suite. Ce « en même temps » est incohérent parce qu’il rend hommage à des événements qui sont contradictoires et irréconciliables.

Lire aussi : Algérie : la dérive d’un régime paranoïaque

Selon vous, comment les pieds-noirs vont réagir à cette prise de parole, alors qu’il a précédemment qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » ?

La principale association de pieds-noirs qui est le « Cercle algérianiste » a boycotté la cérémonie et demande à Emmanuel Macron de s’excuser pour cette déclaration sur la colonisation « crime contre l’humanité » lorsqu’il était en campagne présidentielle. Dans Le Figaro de jeudi, « c’est une position philosophique qu’assume le chef de l’État », donc c’est de l’incohérence.

La politique mémorielle d’Emmanuel Macron n’est-elle pas de toute manière malhonnête ?

Ce n’est pas qu’elle est malhonnête, c’est qu’elle est incohérente. On pourrait dire que c’est de la malhonnêteté intellectuelle, mais je pense qu’il n’a pas une véritable vision sur la guerre d’Algérie. Pour développer une pensée sur un sujet, il faut en maîtriser tous les termes et avoir pesé le pour et le contre. En ce qui concerne sa politique mémorielle, on a l’impression qu’il fait du coup par coup. Les Algériens disent avoir été maltraités, il va leur donner satisfaction. Puis les pieds-noirs disent avoir été maltraités, il va leur donner satisfaction. Ça ne donne pas une vision globale.

« Quand on est chef de l’État et qu’on veut avoir une politique mémorielle de réconciliation, il faut prendre de la hauteur et ne peut pas répondre positivement à chaque demande victimaire »

Jean Sévillia

Or, quand on est chef de l’État et qu’on veut avoir une politique mémorielle de réconciliation, il faut prendre de la hauteur et ne peut pas répondre positivement à chaque demande victimaire. Surtout, on ne peut pas tout mettre sur le même plan : il y avait un mouvement qui luttait contre la France, ce qui n’a rien à voir avec les pieds-noirs qui ont été victimes d’une politique menée brutalement et qui les a spoliés de leur pays.

Cette reconnaissance du massacre vient-elle entacher la popularité de Charles de Gaulle, en particulier à droite ? Effectivement, le général de Gaulle fait partie de la légende nationale. La droite et même la droite de la droite : tout le monde est gaulliste. Or, si dans l’affaire d’Oran, de Gaulle ne peut rien puisque l’Algérie était indépendante depuis deux jours, il y a une implication personnelle de de Gaulle qui est très lourde dans l’affaire de la rue d’Isly et dans le massacre des harkis qu’on a empêchés de revenir en France. La légende nationale qu’est Charles de Gaulle en prend un coup. D’ailleurs, Franz-Olivier Giesbert a commencé à publier une série de livres sur l’histoire intime de la Vè République. N’étant pas un homme de droite ou d’extrême-droite, ni un antigaulliste, il est extrêmement sévère avec la politique algérienne de de Gaulle. Il reconnaît que de Gaulle a menti, qu’il s’est conduit comme un dictateur sans cœur et sans âme. Nous disposons donc d’aveux historiques qui sortent et qui vont en effet écorner la légende nationale. Et rétablir un pan de la vérité historique.

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