En 2000, Michel Houellebecq tout juste auréolé du succès fulgurant et international des Particules élémentaires, collaborait avec le merveilleux Bertrand Burgalat pour mettre ses poèmes en musique et s’offrait même une tournée des plages françaises. Un an avant l’attentat des Tours jumelles, l’écrivain ironisait cruellement sur la destinée de l’homme occidental offrant encore son corps au soleil de l’utopie consumériste. La musique de Burgalat, rétro, psyché, parfois entraînante, conférait à l’ensemble un arrière-plan scintillant et dérisoire, comme une boule à facettes sous un ciel sans dieu. L’entreprise, pour surprenante qu’elle paraissait, s’avérait un projet convaincant et non pas le simple caprice décalé d’une diva des lettres. D’abord Houellebecq, avant de publier quoi que ce soit, avait débuté son œuvre en déclamant ses poèmes en public. Ensuite, il avait toujours hybridé culture pop, sciences et littérature, et cette nouvelle formule produisait également des réactions intéressantes.
L’Europe en soins palliatifs
Depuis, le XXIe siècle a achevé le premier quart de sa course et nombreuses prophéties pessimistes du « mage Houellebecq », comme l’avait baptisé Luz en couverture du Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, se sont réalisées plus rapidement que ne l’auraient cru ceux qui avaient gardé confiance dans les arcanes du progrès et du vivre-ensemble. Pas de quoi convertir MH aux lendemains qui chantent, et l’on ne s’étonne pas, donc, de la radicalisation de ses constats, et comment du Sens du combat, le titre de son recueil de 1996, le poète est passé à Combat toujours perdant, titre de celui qui fournit ses textes à Souvenez-vous de l’homme. « Occidentaux qui voulez vivre / Vous êtes en fin de partie », ainsi nous exhorte le poète qui ne cesse, dans le recueil comme dans l’album, d’évoquer le spectre de guerres diverses, extérieures (« Vers l’Est, le conflit se propage ») ou intérieures (« Il faut être au moins deux pour une guerre civile »), mais aussi des invasions barbares sur fond de démission générale, que relaie finalement le dialogue des machines. En somme, récapitulant les menaces et les maux, Houellebecq confirme le diagnostic de mort imminente, mais ce qui pourrait être une forme excessive de son désespoir romanesque devient autre chose au sein de sa poésie composite.
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Miséricorde radieuse
Avec ses vers approximatifs et désuets, Houellebecq fabrique une poésie ironique capable de soudaines emphases et d’eschatologie. Son ton clinique, trivial ou mystique convient parfaitement à sa scansion proche, et ce qui sourd de l’ensemble, opérant un changement de degré par rapport au roman, c’est une espèce de miséricorde radieuse. La fin est inéluctable, mais « Ça va bien se passer », semble nous murmurer l’écrivain nous consolant comme un frère baudelairien. La dureté du discours est compensée par la douceur d’un lyrisme discret et profond, lequel se trouve ici magnifiquement amplifié par la musique de Frédéric Lo, d’une mélancolie envoûtante et souveraine. Celui-ci, habitué aux collaborations prestigieuses (Alain Chamfort, Daniel Darc ou Pete Doherty) offre une combinaison très différente de celle de Burgalat, soulignant le tragique plutôt que l’ironique, avec une finesse et une maîtrise également exceptionnelles.
Ainsi, jouant son rôle de prophète compatissant jusqu’au bout et avec une maestria de créateur au sommet de son art, soutenu par un complice idéal, Houellebecq, tout en martelant la fin de l’Occident, perpétue pourtant son génie lucide, glacial et grandiose.





