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Wokisme : la diversité contre l’égalité

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Publié le

8 février 2022

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Dans son essai prémonitoire, Walter Benn Michaels avertissait l’Occident : la diversité s’opposera à l’égalité. Seize ans plus tard, la dérive woke permet d’actualiser cette thèse par l’invention d’un nouveau concept, le « pseudotariat ».
BLM

En 2006, W. Benn Michaels, professeur à l’université de Chicago, publiait La diversité contre l’égalité, ouvrage dans lequel il avançait que l’injonction diversitaire était apparue lorsque les inégalités économiques s’accrurent à la fin des années 1970, démontrant que « l’inclusivité » n’est qu’une ruse rhétorique de la bourgeoisie progressiste pour éviter de corriger les écarts excessifs de revenus dont elle jouit. Celle-ci met ainsi en avant d’autres disparités, factices ou secondaires, dont l’abolition ne menace en rien son rang, comme l’écrit l’essayiste : « La diversité n’est pas un moyen d’instaurer l’égalité ; c’est une méthode de gestion de l’inégalité ».

De même, la discrimination positive ethnique dans les grandes universités n’est selon lui qu’un « pot-de-vin collectif que les riches se versent à eux-mêmes, afin de se permettre de continuer à ignorer l’inégalité économique », pourtant plus critique dans la réussite scolaire. Au sujet de l’écart supposé de revenus entre les sexes, il ajoute : « Redistribuer les richesses est une chose ; s’assurer que les femmes de l’upper middle class touchent le même salaire que les hommes de l’upper middle class en est une autre. »

L’ouvrage permet de saisir les prémices du wokisme, qu’il faut donc comprendre comme la rigidification totalitaire et religieuse du phénomène dénoncé dès 2006. Ce durcissement woke survint d’ailleurs peu après la crise des subprimes, où apparurent des mouvements contestataires comme « We Are The 99% », dont le nom révèle l’intérêt qu’a la bourgeoisie de s’appuyer sur les minorités identitaires pour balayer la majorité, étant elle-même une minorité économique.

Lire aussi : Wokisme et mécanique révolutionnaire

Dit autrement, les protestations des Gilets jaunes menacent l’oligarchie, pas le mariage homosexuel. De même, l’élite s’engage à défendre l’islam de ses employés précaires en échange de leur silence à propos des conditions de travail. Le wokisme cherche ainsi à systématiser la logique diversitaire à l’ensemble de la société afin que l’ancienne lutte des classes soit définitivement liquidée par celles des sexes, des races ou des religions.

L’habituelle opposition marxiste entre « riches » et « pauvres » est donc remplacée par celles, wokes, entre blancs et noirs ou hommes et femmes, mettant de ce fait les « riches » à l’abri des critiques. On peut d’ailleurs ajouter à ces antagonismes une foule d’autres dichotomies, celles-ci étant dorénavant fondées sur des identités subjectives et non des critères socio-économiques objectifs.

Les rivalités horizontales et sociétales supplantent ainsi le conflit vertical et social. Les très récents « privilèges » masculins, hétérosexuels ou blancs ne sont en conséquence que des artifices inventés par l’élite pour mieux camoufler le sien, quant à lui bien réel. Avec « l’intersectionnalité », c’est même à l’émergence d’un prolétariat contrefait et parodique auquel l’Occident se confronte, monté de toutes pièces par la ploutocratie pour mieux faire barrage au prolétariat légitime. En espérant humblement que ce terme soit repris ailleurs, nous proposons de nommer cette nouvelle classe, définie sociétalement et non socialement, le « pseudotariat », mot-valise composé de « pseudo » et « prolétariat ».

Si elle promeut et unifie ces lobbys, c’est, on l’a dit plus haut, parce que, faisant diversion, ils n’attaquent pas directement ses profits à la différence des mouvements sociaux classiques

Constitué de ce qu’on appelle trop favorablement la « diversité » ou les « minorités », le pseudotariat vient ajouter un troisième camp à la lutte des classes pour dégager, en l’invisibilisant, la bourgeoisie de son rôle oppresseur et retourner l’accusation de domination contre le prolétariat. Celui-ci se compose ainsi aujourd’hui, selon la rhétorique woke, de « beaufs haineux » qu’il convient de faire taire.

Concrètement, ce qualificatif est attribué à tout homme blanc occidental hétérosexuel conservateur, soit le représentant traditionnel de l’ouvrier, du paysan mais aussi de l’aristocrate. Ces derniers constituent les ennemis ontologiques de la bourgeoisie marchande, qui est donc parvenue à leur léguer le mauvais rôle dans une parfaite subversion de la rhétorique marxiste. LGBT, féministes, musulmans et consorts récupèrent alors via le wokisme le droit d’utiliser ce discours pour devenir les nouveaux opprimés. Les catégories identitaires remplacent ainsi les appartenances de classe conventionnelles et la lutte censée en procéder. Ce n’est donc plus la bourgeoisie qui est responsable des inégalités traversant les sociétés capitalistes mais les hétérosexuels, les Blancs, le patriarcat, etc.

Plus simplement, l’élite invente une sorte de « classe tampon », le pseudotariat, entre elle et le peuple afin d’annihiler les revendications sociales de celui-ci, remplacées par celle du « bouclier intermédiaire », d’ordre sociétal. Précisons en outre que ce dernier n’est certainement pas un lumpenprolétariat anarchique comme on pourrait le croire, malgré ses oppositions internes (LGBT et salafistes par exemple).

Lire aussi : Les wokes sont-ils racistes ?

Il se montre au contraire parfaitement organisé en factions plus ou moins influentes sur la société, cherchant à remplacer notre civilisation par leur propre utopie. C’est du reste là que réside le danger pour une élite occidentale prisonnière de son économisme. Si elle promeut et unifie ces lobbys, c’est, on l’a dit plus haut, parce que, faisant diversion, ils n’attaquent pas directement ses profits à la différence des mouvements sociaux classiques. Elle ne voit cependant pas, notamment pour l’islamo-gauchisme, qu’elle vend sans doute la corde à ceux qui la pendront.

Les institutions au sens large, sous contrôle des élites, deviennent en conséquence des productrices de concepts, opinions, lois ou œuvres dont le but est de justifier cette nouvelle rhétorique woke. L’image positive et héroïque accordée à l’homme blanc hétéro fier de sa civilisation, incarnation du prolétaire comme du noble, lui est ainsi retirée et donnée aux membres du pseudotariat : Spider-Man devient Noir, le Docteur Who change de sexe, Dumbledore fait son coming-out.

Dépouillées de cette représentation favorable qui légitimait leurs revendications, les classes laborieuses occidentales traditionnelles ne peuvent alors plus se plaindre de la dégradation de leurs conditions d’existence, comme l’a montré le traitement médiatique des Gilets jaunes, inverse à celui de « Black Lives Matter ». En résumé, l’élite instaure, pour toute forme de justice sociale, le transfert horizontal du capital symbolique du prolétariat vers le pseudotariat afin de ne pas redistribuer verticalement son propre capital économique en faveur des couches populaires.

Ainsi, si vous êtes contre les délocalisations, vous êtes « xénophobe ». Si vous signalez que les écarts de revenus entre les sexes sont moins importants qu’entre le grand patronat et ses employés, vous êtes « misogyne »

Ainsi, si vous êtes contre les délocalisations, vous êtes « xénophobe ». Si vous signalez que les écarts de revenus entre les sexes sont moins importants qu’entre le grand patronat et ses employés, vous êtes « misogyne ». Si votre foi chrétienne veut diminuer l’excessive marchandisation du monde et les profits qui en découlent, vous êtes « obscurantiste ». Si vous critiquez le rap, vous manifestez votre opposition à la culture « pseudotarienne » et donc, en rebond, à la bourgeoisie l’ayant instituée, d’où votre « snobisme », etc.

Enfin, les délires observés dans le monde professionnel forment autant de vigies idéologiques : qui s’y oppose s’oppose au pseudotariat, qui s’oppose au pseudotariat s’oppose en fait aux privilèges de l’élite cachée derrière lui, qui peut alors vous « cancel ». C’est qu’avec le wokisme, l’idée est toujours la même : camoufler l’intérêt financier, légitimement débattable, derrière une moraline contre laquelle la bourgeoisie progressiste s’est assurée qu’il est impossible d’aller publiquement. Si lutter contre les véritables inégalités signifie la mort sociale, alors elles ne seront effectivement plus combattues, à la grande joie de ceux qui en profitent.

Il faut avouer que c’est malin.

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