Le Sénat a créé une commission d’enquête sur la concentration des médias en France. Depuis début janvier, elle a lancé un cycle d’audition des grands actionnaires et dirigeants des principaux médias français. Le 2 février, c’était au tour de Patrick Drahi de plancher devant les sénateurs. Il s’est livré à un festival digne d’un camelot.
Vous ne le connaissez peut-être pas, mais il y a 20% de chance que Patrick Drahi sache beaucoup de choses sur vous. Il possède un empire des télécoms en France (où il détient SFR), Royaume-Uni, Portugal, Benelux, Afrique de l’Est et Israël. Ses entreprises génèrent un chiffre d’affaires consolidé d’environ 11 milliards d’euros. En avril 2011, sa fortune était estimée par Challenges à 13 milliards. Les dettes de ses sociétés représentent aujourd’hui plus de 50 milliards d’euros. Tout l’édifice se trouve dans le groupe Altice. Et lui ? Il ne se verse pas de dividendes. Toutefois, sa holding personnelle facture des conseils à ses sociétés, en pourcentage de leur chiffre d’affaires. Rappelons que 1% de 11 milliards font 110 millions annuels. C’est coquet. Ses factures diminuent le résultat imposable des entreprises qu’il possède. Fiscalement, Altice France, qui possède SFR, ne verse pas grand-chose à la France car elle est domiciliée au Luxembourg. Et comme sa holding qui facture ses sociétés se trouve à Guernesey, et que lui-même est résident suisse, il ne paye aucun impôt en France .
Dans un métier aussi régulé que les télécoms, limiter le besoin d’influence à l’acquisition des licences est une plaisanterie
D’ailleurs, il n’est pas très intéressé par la France. En mai 2013, en pleine polémique avec Arnaud Montebourg qui mettait en doute son patriotisme, on apprenait qu’il avait demandé la nationalité israélienne et lancé une démarche pour renoncer à sa nationalité française. Il est toujours français car, comme son entourage l’a expliqué à Challenges, « il n’a pas fait dans les temps les démarches pour abandonner sa nationalité d’origine. Cela s’est joué à 15 jours près ».
Au Sénat, Drahi s’est souvenu de la raison pour laquelle il a acheté Libération : « J’étais en interview avec une journaliste de Libération, qui me dit « vous allez dépenser 14 milliards d’euros. Et nous, on a besoin de 14 millions pour finir le trimestre ». Je calcule vite. Ça fait un pour mille. Le gars, qui s’achète une paire de chaussures à 100 euros, il y a un gars dans la rue qui ne va pas bien, il a besoin de 10 centimes. Je vais regarder le dossier. Et j’ai acheté ça ». Investir dans les médias, c’est comme donner une pièce jaune. Drahi l’a fait pour « faire plaisir à [s]es parents, car ils sont profs de maths ». C’est beau.
Il a également repris le groupe L’Express parce qu’on est venu le chercher. Il n’a absolument pas besoin d’acheter de l’influence, car il ne « reçoit aucune commande publique » étant donné que « les licences sont accordées par des enchères publiques ». Dans un métier aussi régulé que les télécoms, limiter le besoin d’influence à l’acquisition des licences est une plaisanterie. Ce n’est pas pour des prunes qu’Altice préside la Fédération française des télécoms, ni que Marie-Georges Boulay, secrétaire générale adjointe du groupe, est spécifiquement chargée des affaires publiques et réglementaires. Elle a toute une direction spécialisée dans le lobbying.
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Notre funambule a expliqué au Sénat avoir perdu « 200 à 300 millions d’euros » dans la presse. Prière de le croire quand il jure que c’est pour rien. Il a permis à Libération de regagner son indépendance, grâce à une fondation dans laquelle il a injecté 20 millions d’euros. Pour lui, « les trucs qui perdent de l’argent, il vaut mieux les mettre dans ces espèces d’organisations philanthropiques qui attirent les donations ». Il a oublié de rappeler que les donations deviennent défiscalisées. L’État, qui subventionne déjà Libération, contribue aussi à son financement privé à hauteur de 70% des dons. Au sujet de BFM TV, il assure ne jamais intervenir dans les contenus. Il n’en a pas besoin car tout le monde sait ce qu’il pense. Au Sénat, Drahi a eu le culot de qualifier CNews de chaîne d’opinion, et BFM de chaîne d’information.
Ce monsieur a bâti sa fortune grâce à la France, à qui il ne renvoie rien de sa propre poche. Tout ce qu’il investit provient de ses sociétés. Et donc ce monsieur, qui possède des journaux et la première télévision d’information de France, est fiscalisé en Suisse. Ce tycoon appartient au quatrième pouvoir. Imagine-t-on un ministre, un député ou un juge fiscalisé à l’étranger ?





