Skip to content

Un pour tous et chacun pour soi

Par

Publié le

1 mars 2022

Partage

Auscultant à nouveau la grande Entreprise, ce Baal moderne, Stéphane Brizé échoue à décrire la prise de conscience d’un de ses petits soldats. Un Autre monde, ou la fuite quand je veux…
Sans titre

Un film sur l’horreur économique peut-il prétendre au qualificatif impossible de spielbergo-hanekien ? On s’interroge devant ce troisième volet de la trilogie du travail made in Brizéland, ce pays de plan-séquences et de caméras de surveillance où les stars jeunes sexagénaires subissent le poids du libéralisme, les mâchoires serrées, avant de retrouver leur dressing débordant de chaussures sur mesure (la scène avec Vincent Lindon la plus cruelle/touchante du Pater d’Alain Cavalier). Les quelques accomplissements discernables dans Un Autre monde outrepassent un temps le caractère programmatique qui engluait La Loi du marché et En guerre, centré l’un sur un chômeur déclassé, l’autre sur un syndicaliste à bout.

La fiction de gauche dans ta face reste bien là, mais biseautée, coupée en deux, versant « ma famille va craquer » avec Lindon-Cruise en ciment tardif d’une maisonnée mise à mal par les aliens invisibles de La Guerre des Performances, versant « jamais sans mes employés » quand le directeur de site industriel manipulé-manipulant joue à qui perd gagne et cumule pertes collectives puis gains individuels. Tout, au fond, est attendu, et la partie familiale déporte un peu vite les responsabilités du père et mari, les traduisant par la névrose de la femme et surtout la folie du fils, Benny qui n’aurait jamais trouvé sa vidéo et se rêverait en futur Zuckerberg.

Les cinéastes devraient avoir l’humilité de considérer que leurs films seront tous oubliés, une mousseuse écume ne surnageant que dans les meilleurs cas

Malgré la qualités des acteurs, le système Brizé de blocs-séquences condamne les mal-engagées à tourner à la purge (ainsi le jeu des voitures mimées qui ressemble à une improvisation ratée). L’aspect dégraisseur en cols blancs, tout aussi attendu, est plus réussi grâce notamment à une progression mieux amenée et à Marie Drucker, surprenante. Les discussions pied à pied entre toutes les parties rendent compte des leviers et stratégies de chacun pour sauver ou non la masse salariale, jusqu’à la fin de la récré sifflée par le Big Boss américain qui coupe net tout contrechamp. Pour user d’un point Godwin à peine douteux, Lindon qui était une sorte d’Eichmann libéral – quoique apprécié de tous – se découvre soudain Schindler et tente d’imposer sa liste, ou du moins un pis-aller, avec un résultat peu concluant.

La réduction ad hitlerum, très souterraine, fait remonter à la mémoire la pitoyable et très chic Question humaine de Nicolas Klotz, dont le sujet vitrifié (capitalisme = nazisme) ne gardait d’opacité que sur le visage de Michael Lonsdale. Les cinéastes devraient avoir l’humilité de considérer que leurs films seront tous oubliés, une mousseuse écume ne surnageant que dans les meilleurs cas (ainsi du Klotz, une scène complètement stupide où les jeunes cadres dynamiques guinchent après le travail sur Temptation de New Order en se roulant des pelles entre eux). À ce jeu-là, Un Autre monde restera peut-être chez nous pour un punctum à la mode barthienne, détail intrigant délibéré ou non. Lors d’une tentative de retournement de son subordonné, la directrice française du groupe, filmée devant l’habituelle fenêtre à jour indéfini, attire l’oeil, la partie droite de sa chevelure semblant couverte d’une résille noire. La masse sombre des cheveux s’avère en fait dissymétrique et ce qui paraît une dentelure se révèle une simple mèche qui dépasse, comme on le constatera à la faveur d’un changement d’axe. La lumière effiloche, la lumière dévoile la trame, et bientôt le film sera nu.

Lire aussi : The Innocents : fantastique Norvégien

Enregistrant l’échec de ses efforts, Brizé exfiltre Lindon dans sa propriété avec hectares, pour qu’il retrouve le sens de la vie et sa famille apaisée. Qu’il est bon de cultiver son jardin, quand on en a un. Il y a 40 ans, dans Mon Oncle d’Amérique, Alain Resnais frappait fort et mieux : en une seule scène, l’entreprise moderne y apparaissait mue par un simple intérêt abstrait, broyant presque sans se soucier quiconque ne servait pas ses vues (Depardieu acculé au suicide). Il y a 70 ans, dans l’Intendant Sansho, Kenji Mizoguchi laissait le spectateur avec ce terrible viatique : il est impossible de sauver l’humanité, on ne peut sauver qu’un homme (encore faut-il payer de sa personne et le prendre sur son dos…) En 2022, Stéphane Brizé et son petit théorème raide consacre la rédemption des collaborateurs par la fuite au désert, celui-ci garni et bien équipé. Sauvons-nous nous-mêmes, si le patrimoine le permet. Un Autre monde ? Oui, mais non un de rechange pour tous, un second pour qui le vaudra et le pourra. Jamais depuis longtemps, la régression individualiste n’avait eu aussi mauvais goût à l’écran.


Un autre monde (1h36) de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon, en salles depuis le 16 février


EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest