On peut estimer que le cinéma de genre se porte plutôt mal, et on aura probablement raison. Dégradé par les superproductions pour ados et autres franchises régressives, anesthésié par des trucages numériques toujours plus inoffensifs, cette forme artistique semble avoir toutes les difficultés du monde à se réinventer. Même ses plus ardents défenseurs semblent parfois incapables de s’attaquer au genre sans user de prétextes intello-chics, comme si la peur et l’inquiétante étrangeté consubstantielles au fantastique étaient désormais un domaine réservé à une population acnéique, et qu’on ne pouvait plus traiter de la chose qu’avec les gants d’une certaine ironie. Et puis, au détour d’un festival ou d’une projection presse, on reprend espoir, grâce à Eskil Vogt, le scénariste du très talentueux Joachim Trier, cette sorte de Cassavetes norvégien dont on a déjà dit tout le bien qu’on en pensait dans un numéro précédent.
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En effet, The Innocents, son deuxième long-métrage, est un véritable coup de maître. Durant deux heures, tout le cinéma fantastique qu’on aime est là : premier degré, sérieux comme un pape, filmé au plus près des corps et d’une réalité sociale abrasive – et surtout perturbant de la première à la dernière seconde. Eskil Vogt n’est pas là pour le fan service (cette fâcheuse manie qui consiste à devancer les souhaits attendus des spectateurs). Non, il sait à quoi sert le fantastique : nous pousser dans nos retranchements, nous confronter à nos propres repères moraux.
Chronique sociale et horreur virtuose
S’il s’inscrit par son titre dans l’héritage du chef-d’œuvre de Clayton qui porte le même nom, The Innocents ne lorgne pourtant pas exactement du côté de l’horreur gothique. Enfant des années 80, Vogt a plutôt ses attaches affectives dans le cinéma de Kubrick ou de De Palma. Mais aussi dans l’animation japonaise : la plus grande inspiration de The Innocents, Dômu, est un fabuleux roman graphique signé Katsuhiro Otomo quelques années avant le succès de son Akira, et dont le réalisateur norvégien reprend l’argument de base : dans une banlieue résidentielle grisâtre, des gosses désœuvrés s’affrontent à coups de pouvoirs psychiques.
Vogt se garde bien d’expliquer quoi que ce soit et nous met dans la confidence dès les premières scènes, sans jamais quitter ce point de vue enfantin qui fait la force du film. Non content d’évoquer avec brio une morale corrompue par l’arrivée de super-pouvoirs létaux, Eskil Vogt se paie aussi le luxe de dépeindre une réalité sociale rarement montrée au cinéma : celle de cette population déclassée qui hante les lotissements et les jardins publics.
La force de The Innocents est de jouer constamment sur trois tableaux : le drame social, la chronique enfantine et le pur cinéma d’horreur, sans jamais faiblir nulle part
La force de The Innocents est de jouer constamment sur trois tableaux : le drame social, la chronique enfantine et le pur cinéma d’horreur, sans jamais faiblir nulle part. Une telle tenue, une telle gravité dans le ton et dans les effets, une telle mise-en-scène toujours en mesure de nous surprendre grâce à une économie de moyens capable de produire des plans inoubliables et le jusqu’au-boutisme d’un Michael Haneke… Ces signes ne trompent pas, ils annoncent l’avènement d’un très grand cinéaste.
The Innocents (1h57) d’Eskil Vogt, avec Rakel Lenora Fløttum, Alva Brynsmo Ramstad, Sam Ashraf,





