Selon lui leur émancipation a déjà eu lieu : hélas, n’ayant pas eu tous les avantages escomptés, elle générerait une anxiété inédite jadis réservée aux hommes : l’anomie, état, selon Durkheim, de l’individu qui ne sait pas quoi attendre de l’existence. Bref, en plus de leurs éternels difficultés liées à la procréation, les femmes connaîtraient à leur tour les affres de la liberté.
Todd prend le parti de la recherche contre celui de l’idéologie, et prévient : « Je serai un conservateur conceptuel, peut-être même un réactionnaire ». La première partie du livre est consacrée à l’anthropologie historique, sa spécialité, qu’il s’emploie à « dégenrer ». Il émet ce postulat, jadis banal, aujourd’hui provocateur : « Une femme, c’est un individu qui crée et porte un enfant, d’où des conséquences », et plaide pour une approche binaire du réel, seule à garantir la rationalité. Puis, il revient aux chasseurs-cueilleurs, famille originaire de l’humanité, dont certains traits seraient toujours transposables à l’humanité actuelle. Cette mise au point théorique réalisée, il brutalise, pour notre plus grande joie, quelques notions trop facilement admises : « le patriarcat », qui n’a jamais réellement existé en Europe occidentale, le « genre », concept inconsistant.
Todd poursuit son entreprise de démolition de la fausse conscience occidentale
Au fond, Todd poursuit son entreprise, entamée avec La Lutte des classes en France au XXIe siècle, de démolition de la fausse conscience occidentale,« fausse conscience » définie par Engels, comme « l’incapacité à sortir de sa classe sociale ». Todd propose donc une lecture de classe du néo- féminisme. Il constate que ce dernier est concrètement préjudiciable aux femmes des milieux populaires qui, vivant seules, ont besoin des hommes. Ce féminisme antagoniste est au fond une idéologie low cost pour petites bourgeoises aigres et bien nourries, qui ne savent rien de la rudesse des temps historiques. Elle n’en est pas moins dangereuse car elle fourvoie les jeunes en les enrôlant contre leurs compagnons, alors que la brutalité croissante du monde devrait les inciter à retrouver l’entraide des chasseurs- cueilleurs.
S’impose un tableau pathétique de la société française: au sommet, une grande bourgeoisie caractérisée par une domination masculine résiduelle, puis une classe moyenne matricentrée et hypogame (c’est-à-dire dont les femmes se sont (mal) résignées à vivre avec des compagnons moins diplômés qu’elles), épicentre du néo-féminisme, et qui se rêve disponible à toutes les fantaisies sexuelles, y compris le transgenrisme, mais qui, par réalisme économique, mène une existence chiche et rangée. Enfin, les milieux populaires dans lesquels domine la famille monoparentale, en proie à de grandes difficultés.
Ce livre est, comme d’habitude chez Todd, passionnant pour sa dimension prospective. Son approche holistique, sa familiarité avec le temps long, font de cet ouvrage un « jeu d’hypothèses ». Quelques questions cruciales sont enfin posées : ce néo-féminisme incohérent, qui affirme dépassée la différence sexuelle mais considère l’homme comme la source de tous les maux et entrave sa créativité, peut-il garantir l’efficacité démographique, économique et technologique des sociétés occidentales, notamment face à un monde eurasiatique revanchard, resté, lui, hermétique à notre mirifique évolution des mœurs ?
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Entre autres audaces, Todd esquisse une stupéfiante hypothèse: l’émancipation féminine aurait amorcé une dynamique de liquidation de toutes les identités, voire de désexualisation collective, et rejoint ainsi, à son insu, quelques prophéties faites par Muray trois décennies plus tôt (et confirmant par là l’essentielle supériorité de la littérature sur les sciences humaines). À signaler également un remarquable chapitre sur le transgenrisme compris comme une manifestation de « christianisme zombie » (s’il avait lu Chesterton, sans doute eût-il parlé d’« idée chrétienne devenue folle »), les transgenres figurant en martyrs d’un progressisme devenu doloriste. Et, puisque ce livre veut susciter des questions, risquons celle-ci : peut-être cette nouvelle misandrie exprime-t-elle, chez certaines, la lassitude d’une liberté déjà pesante, voire d’un inconscient désir de servitude ? Houellebecq, dans Les Particules élémentaires, constatait le penchant de certaines femmes « libérées », au caractère difficile, pour toutes sortes de brutes.
Todd, avec son habituelle condescendance bienveillante (en l’occurrence bien méritée), semble optimiste, et parie que cette nouvelle anxiété féminine sera source de créativité. Il ne semble pas en revanche réaliser combien, avec un tel livre, il a scellé sa perte dans les milieux autorisés. Qu’importe, il ne sera pas le premier homme de gauche « old school » à se découvrir sur le tard réfractaire au progressisme.

Où en sont-elles ? d’Emmanuel Todd
Seuil, 377 p., 23 €





