Kinshasa n’a pas perdu ses avenues bondées de taxis jaunes et ses embouteillages à n’en plus finir. Au centre Lilonge qui sert de bureau au cardinal Ambongo, diplomates, hommes politiques et leaders de la société civile défilent. Quelques semaines plus tôt, Félix Tshisékedi au pouvoir depuis 2019 a réussi à écarter la puissante Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) de la désignation du président de la commission électorale en négociant avec les « Églises du réveil ». Dès lors, la crainte d’une présidentielle « irrégulière et violente se fait palpable », avoue Marie-Reine Nzéba. Le sentiment de la journaliste de la télévision nationale et actrice de la société est partagé par ses autres collègues de la plateforme « Tournons la page ». Créée en France en 2014, cette alliance de 250 mouvements citoyens, active dans une dizaine de pays africains qui « milite pour l’alternance démocratique et la bonne gouvernance », multiplie des actions pour « éviter le pire en RDC », selon Marc Ona Essangui, son président.
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Chancelleries et sociétés civiles en alerte maximale
Fin janvier, dans le Katanga, immense et richissime province du sud du pays, Jon-Age Oyslebo et Jolke Oppewal rendent visite à Moïse Katumbi dans sa ferme agricole. L’homme le plus riche du pays reçoit pompeusement les ambassadeurs de Norvège et de Hollande, accompagnés tous deux d’une forte délégation de collaborateurs. L’initiative est vite perçue comme un soutien à peine voilé dont le président Félix Tshisekedi s’est agacé. Le président se consolera d’apprendre, dans la foulée, qu’à l’ambassade de la Belgique une invitation similaire a été déclinée par l’ambassadeur. « La Belgique est la puissance européenne la plus importante en matière d’influence dans notre pays », se rassure un conseiller du chef de l’État. Mais que ce soit à Bruxelles, à Washington ou à Paris, l’inquiétude monte depuis que le président a imposé l’un de ses fidèles à la tête de la Commission électorale nationale indépendante : « Nous devons éviter un éternel recommencement », met en garde à Kinshasa un diplomate américain alors que, lors de leur bref échange à Rome en octobre dernier en marge du G20, Joe Biden a clairement signifié à Tshisékedi que « le soutien économique des États-Unis sera conditionné par des avancées démocratiques palpables ». Au sein de la société civile, on craint le pire : « À cette allure, il est peu probable d’avoir une élection en 2023 », prévient Jean Bedel Ilunga, secrétaire administratif du Congrès international, une organisation de la société civile, qui espère que « le pays évitera une guerre sanglante ». Au National Democratic Institute, Dany Ayida maintient le lien entre les acteurs politiques pour pacifier les esprits avant la présidentielle. Le directeur régional de l’organisation américaine enchaîne les concertations, mais dans l’opinion congolaise la peur des vieux démons est ravivée par les discours belliqueux.
Avec le soutien du pape François qui a reporté deux visites successives à Kinshasa à cause « de la situation politique délétère », la Cenco ne lâchera pas prise
La majorité fissurée par les ambitions
Sur l’avenue Mweka en plein Gombé, quartier administratif de Kinshasa, plusieurs personnalités de la société civile se regroupent régulièrement pour « alerter des dangers qui pèsent sur la prochaine présidentielle ». Ce vendredi de fin janvier, Yafustan Uyirwoth Atido est plus pessimiste que d’habitude. « Les ambitions se révèlent déjà au sein de la majorité présidentielle », constate le président de la Nouvelle Dynamique de la Société Civile pour la ville de Kinshasa. À la suite de l’élection contestée de Félix Tshisékedi, les leaders de l’opposition, dont Moïse Katumbi et Jean Pierre Bemba, ont tous fait allégeance à la majorité. « Ils l’ont fait beaucoup plus pour faciliter leur retour au pays que par conviction », déduit Atido pour qui, aucun doute, « leurs ambitions présidentielles les éloigneront de Tshisékedi d’ici 2023 ». D’ailleurs, depuis le début de l’année, la presse locale fait état de désaccords entre ces leaders politiques et le chef de l’état. Ce d’autant plus que le bilan de Tshisékedi est jugé « mitigé » par les médias et les observateurs. « Il pouvait faire beaucoup mieux notamment pour la lutte contre la pauvreté », regrette l’abbé Freddy Kiauzitu. Le chancelier adjoint du diocèse de Kinshasa en est certain, « l’Église ne se taira pas face à un scrutin frauduleux ». Mais pour l’instant, le virulent archevêque de Kinshasa se fait discret: « Le cardinal Ambongo peaufine sa stratégie », selon un de ses prêtres, curé de paroisse dans un quartier populaire de Bandalungwa.
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La Cenco, éternel médiateur
« La politique fait partie du champ d’évangélisation ! » En nous recevant dans ses bureaux de Lilonge, le Père Kiauzitu est sans équivoque. D’ailleurs, depuis de nombreuses années, l’ultime recours en cas de désaccord entre hommes politiques a toujours été la très célèbre Conférence épiscopale nationale du Congo. Et bien que Denis Kadima, l’un des fidèles de l’actuel président congolais Tshisékedi, ait été imposé, en octobre dernier comme président de la commission électorale, l’Église catholique veut avoir son mot à dire. En novembre 2021, une délégation de la Cenco a remis un memorandum au président de la République : « Nous avons abordé la crise politique, les questions sécuritaires ainsi que les enjeux de l’Éducation nationale », a confié son président Mgr Marcel Utambi. En 2018, alors qu’après dix-huit années au pouvoir, Joseph Kabila était sommé par la communauté internationale de ne pas se représenter, l’élection qui a acté son départ a eu lieu grâce aux pressions des évêques. Avec le soutien du pape François qui a reporté deux visites successives à Kinshasa à cause « de la situation politique délétère », la Cenco ne lâchera pas prise. Même s’il craint que la prochaine élection ne soit celle de tous les risques, le cardinal Fridolin Ambongo a déjà prévenu, « l’Église n’arrêtera pas sa mission prophétique » et donc « sociale et politique ».





