« Que dirait-il aujourd’hui ? » est sans doute la question la plus posée concernant Muray, disparu en 2006. Oiseuse question en vérité, tant ses prédictions les plus effrayantes se trouvent aujourd’hui vérifiées. Certes, il est loisible de s’interroger sur ce qu’il aurait écrit de quelques phénomènes comme les réseaux sociaux, ou bien de certaines figures burlesques comme « l’influenceur », ou le « coach ». Mais les principaux traits de notre « Monde-monstre » ont par lui, dès leur genèse, été identifiés. Suffit, pour s’en convaincre, de relire L’Empire du Bien, paru en 1991.
L’œuvre de Muray est aujourd’hui pleinement reconnue, ce qui, à sa mort, n’était pas acquis. Il est abondamment cité, parfois jusqu’au malentendu, ce qui oblige inlassablement à préciser certains de ses concepts. « La fin de l’Histoire » par exemple, qu’il faut entendre, non comme la fin des évènements, mais, dans un sens hégélien, comme l’ère de l’indifférenciation généralisée (entre sexes, générations, espèces, public et privé, etc.), si bien que toute contradiction, ou dialectique, est désormais impossible, empêchant l’humanité de dépasser sa condition biologique. La voilà condamnée à se muer en une sorte d’animalité « high-tech » dont l’essence s’exprime par la fête, autre fameux concept murayen à clarifier. Celle-ci doit être comprise comme le symptôme d’une mutation anthropologique. Car elle a changé de nature : elle n’est plus interruption de la vie quotidienne, mais nouvelle modalité d’être au monde, caractérisée par le refus de toute différence ou limite. Et sa multiplication signale l’avènement d’une nouvelle humanité dépourvue d’intériorité, « désinhibée à mort », inapte à l’altérité, « déchue de sa rationalité », qui « s’éclaterait » dans tous les sens du terme. Homo festivus, n’est donc pas un vulgaire « coureur de fêtes », mais un personnage-type, une « sorte de marionnette conceptuelle », à la psychologie et aux mœurs sans précédent qu’il faut analyser.
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Muray n’est pas un polémiste, un essayiste, ou pis, un commentateur d’actualité, mais un écrivain. En tant que tel, il s’est fixé un horizon esthétique : l’élaboration d’une nouvelle « psychopathologie de la vie quotidienne ». Il fait donc sienne cette sentence de Balzac pour qui « indiquer les désastres provoqués par les changements de mœurs est la seule mission des livres ». Pour y parvenir, il s’efforce d’être un « athée social », en rompant avec la masse, en cultivant ses distances avec la société, par la création d’un lieu d’énonciation propre, « hors de ce monde ». Là, s’appuyant sur les œuvres de Balzac, de Rabelais, Céline, Rubens, Baudelaire, Bloy, Nietzsche, Hegel, Freud et Girard, il peut analyser notre monde et muer son dégoût en art.
Si la presse constitue sa matière première, c’est par souci du monde concret, mais aussi parce qu’elle est devenue un « tissu d’éloges » ; or, « ce devant quoi une société se prosterne, nous dit ce qu’elle est ». Mais comprendre la société ne suffit pas: il faut l’outrager, la désacraliser par le rire, l’excès, la démesure. Dans cette post-histoire, où « l’irréel est devenu une commande sociale », l’écrivain est celui capable de « déconner plus haut que l’époque ». Le style est alors un moyen d’amplification en même temps que l’outil d’une quête : s’il déploie avec entêtement sa phrase souple et sensuelle, c’est pour mieux traquer, cerner, saisir un monde sans précédent qui se dérobe sans cesse à la rationalité.
Il s’est fixé un horizon esthétique : l’élaboration d’une nouvelle « psychopathologie de la vie quotidienne »
Muray est une singularité radicale, et il faut lire intégralement son œuvre, journal intime compris, pour en mesurer la négativité. Elle est un formidable système à désillusionner l’homme post-historique, le plus apte à ruiner « les idéaux harmoniques, incestueux et androgyniques de notre époque ». Mais les récalcitrants à cette nouvelle ère, ou qui s’imaginent tels, n’en sortiront pas davantage indemnes, car, selon lui, « tout, absolument tout est foutu ». Les « conservateurs » par exemple découvriront « qu’ils ne sont plus que les esclaves révoltés de ces maîtres-là ; et donc leurs complices malgré eux ». Ce monde est de toute façon en proie à tel degré de rivalité mimétique que toute opposition n’est que factice : partout, c’est « Moderne contre Moderne ». Pratiquer cette œuvre, c’est donc faire l’expérience d’un décentrement radical. C’est aussi voir, selon le titre d’un livre de Pierre Legendre, « ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident ».
On objectera son caractère systématique, et Muray certes, est un des derniers écrivains à avoir proposé une théorie globale de notre monde. Seront également rappelés ses échecs romanesques, amer paradoxe pour qui plaça si haut l’art du roman. Ce serait oublier qu’ils furent féconds, car si, comme le pensait Baudelaire, l’artiste est aussi un critique, aucun romancier n’aura à ce point pensé son art, offrant aux jeunes écrivains les armes conceptuelles aptes à « prendre le siècle à la gorge ». Mais peut-être faut-il convenir que Muray est mort trop tôt : certaines nouvelles de Roues carrées, ou le recueil de poésies Minimum Respect, annonçaient une mue, laissaient deviner son renoncement prochain à la chronique au profit de la fiction, qu’il allait se ranger sous les seuls patronages de Rabelais et Marcel Aymé, et, pour de bon, « déconner plus haut que l’époque ». Et dans d’« hénaurmes » largeurs.





