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Le désespoir de Leopardi

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Publié le

24 mars 2022

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Le curé d’Ars l’avait prophétisé: «Laissez une paroisse vingt ans sans prêtre: on y adorera les bêtes ». Mais saint Jean-Marie Vianney n’avait pas prévu qu’inversant la démarche de saint François prêchant aux oiseaux, ces bêtes tiendraient carrément des sermons aux hommes.
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Certains activistes véganes nous assurent que les animaux pensent, et qu’ils ont même recueilli leurs sages paroles. Ainsi la récente campagne d’affichage de PETA, une association luttant pour les « droits des animaux », donne la parole à un trio de moutons dont le silence stupide est posé comme affirmant: « Nous sommes des individus, pas des tricots ni des gigots. Go Vegan ».

Là-contre, diverses voix se sont élevées pour défendre les traditions culinaires françaises, pourtant ce n’est pas l’enjeu principal. Dans cette parodie de « l’agneau mystique » de Van Eyck, le plus offensant, c’est l’élévation d’un quadrupède quelconque au rang « d’individu », et le rabaissement symétrique de l’homme au rang de simple ruminant. Le véganisme se révèle ainsi comme le projet positif de destruction de la hiérarchie des êtres vivants, mis tous sur le même pied d’égalité en tant qu’êtres doués de sensations. Certes, mon chien adore mes caresses. Pourtant, il n’a pas de « moi », ni de conscience du bien ni mal. J’aurais beau lui faire des exhortations morales, si jamais il vole mon gigot, je ferais mieux de le punir pour bien le dresser. Parce que moi, je suis censé ne pas ignorer que mon chien n’est justement pas un… individu !

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Et si jamais vous avez encore des doutes quant à la différence entre un être humain et un animal, faites ce test imparable : enfermez votre chien et votre femme dans le coffre de votre voiture, et voyez lequel des deux vous aime mieux quand vous l’en libérez! Mais allons plus loin: le véganisme est un égarement de l’aspiration à la sainteté. « PETA et ses affiliées à travers le monde sensibilisent les responsables politiques ainsi que le public aux cruautés envers les animaux et promeuvent le droit de tous les animaux d’être traité avec respect », déclare le site de l’association. C’est beau, c’est presque du René Girard, mais cela passe sous silence que l’homme n’est pas le seul prédateur connu et que les espèces animales s’entre-dévorent universellement pour survivre. Si PETA ne répond pas à cette objection, d’autres antispécistes ont pris le taureau par les cornes – mais en tout respect, bien sûr, après s’être désinfecté les mains – comme David Olivier, co-auteur de La Révolution antispéciste (PUF, 2018), qui en- visage sérieusement de « changer la nature » et « d’empêcher les lions de chasser les gazelles ». Dans ce futur délivré de toute cruauté, et vraisemblablement de la vie elle-même, « c’est tout simplement l’agneau qui absorbe le lion, au lieu que ce soit le lion qui mange l’agneau » (Chesterton).

Car l’inquiétude proprement religieuse sur laquelle fait fond le véganisme est le Problème de la souffrance qu’a explicité déjà magistralement C.S. Lewis (Téqui, 2020). L’antispécisme tend vers une sorte de léopardisme; dans un passage célèbre du Zibaldone, allant plus loin et sympathisant carrément avec les plantes, qui pourtant n’ont pas de système nerveux, le poète italien écrit: « Toutes ces familles de végétaux sont plus ou moins en état de souffrance*. Ici, cette rose est blessée par le soleil, qui lui a donné la vie; elle se plisse, se languit, se fane. […] En vérité, cette vie est triste et malheureuse; chaque jardin est pareil à un vaste hôpital (lieu bien plus déplorable qu’un cimetière) et si ces êtres sentent ou, si l’on préfère, sentaient, il est certain que pour eux le non-être serait de loin préférable à l’être ». Tel est l’horizon inconscient de l’antispécisme : puisque tout souffre, et que la souffrance est un mal, il vaudrait mieux que rien ne fût.

Enfermez votre chien et votre femme dans le coffre de votre voiture, et voyez lequel des deux vous aime mieux quand vous l’en libérez !

Pour conjurer ce spectre nihiliste, l’unique issue non délirante est de retrouver un sens positif à la souffrance et à la cruauté. Cela s’appelle depuis toujours le sacrifice. L’apocryphe Évangile selon Thomas prétend que Jésus aurait dit: « Heureux le lion que l’homme mangera, car le lion deviendra homme ; et malheureux est l’homme que le lion mangera, car l’homme deviendra lion » (§7). Les chaînes alimentaires sont des chaînes sacrificielles: l’espèce inférieure accède à une autre dignité quand elle sert de repas à un être supérieur. Car manger veut dire s’incorporer l’être de l’autre, et c’est sur cette conception repose aussi le sacrifice de la messe. C’est parce que l’homme a été destitué de sa dignité, que les véganes ne voient pas de sens dans le sacrifice des animaux pour le rassasiement de l’homme. Ainsi le véganisme peut être entendu comme un appel pour refonder la dignité de l’homme : et comment l’établir sinon par le sacrifice de l’homme sur l’autel de l’éternelle Vérité ?

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