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Être chrétien en politique : la faute de Mgr Ravel

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Publié le

21 avril 2022

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En annonçant qu’il voterait pour Emmanuel Macron, l’archevêque de Strasbourg Mgr Luc Ravel a provoqué une vive polémique dans le monde catholique. Patrick de Pontonx, avocat à la Cour de Paris, revient sur le rapport des chrétiens à la politique : celle-ci doit être abordée dans la perspective du salut, et à ce titre, il est des choses que l’on ne peut accepter.
Luc Ravel

En hommage respectueux au général Emmanuel Maurin et à la honte de Mgr Luc Ravel.

Le chrétien est une personne qui jouit d’un privilège immense : il a la faculté de voir par en-haut. Peut-être est-ce le fait que sa grande marche, son histoire sainte au milieu de l’histoire des hommes, a commencé sur une montagne : celle des Béatitudes. Peut-être est-ce parce qu’il a reçu la révélation du caractère éminemment dramatique de cette histoire du haut d’une Croix. C’est en tout cas parce qu’il a la foi. Rien, en cela, dont il puisse tirer quelque arrogance : il a tout reçu ! Cependant, qu’il s’agisse d’un don n’empêche pas qu’il s’agisse d’un fait : le chrétien a la faculté de tout voir par en-haut.

Ce n’est pas difficile de voir les choses à partir des vues plus élevées de quelqu’un qui nous dépasse : un maître ou un éducateur respectés, un père en qui l’on a mis sa foi, dont on a épousé les pensées pour en faire la semence de nos propres réflexions, et leur donner corps en nos propres actions ; une mère dont l’éducation et l’exemple ont aiguisé notre sens du bien et du mal, du beau et du laid. Les médiévaux aimaient à dire qu’ils pouvaient voir loin parce qu’ils étaient dressés sur les épaules de leurs aînés. Nous ne sommes pas différents d’eux en cela, pour peu que nous voulions bien en prendre conscience.

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Le chrétien a son Père dans les Cieux, et par la foi surnaturelle, qui repose sur le témoignage de son Fils, il a reçu la faculté, comme disait le Docteur angélique, de voir « avec l’œil de Dieu ».

L’œil de Dieu embrasse tout. Par conséquent, le chrétien peut tout embrasser lui-même en se laissant introduire dans ce regard, avec les limites, évidemment, qui tiennent à sa nature et qui préservent religieusement les secrets du Père. Sa vue, qui vient ainsi de si haut, peut aller au plus profond de toutes choses mieux que toute science de ce monde. Non pas certes avec la même technicité matérielle, encore qu’elle ne l’exclue pas, mais avec plus de sagesse, parce que ce regard porte plus loin. Il saisit plus sûrement le poids, la densité, la finalité même de tous les êtres et de tous les enjeux de ce monde.

Pourquoi la politique échapperait-elle à ce regard, alors qu’elle est si étroitement liée, nous en avons l’expérience, avec l’histoire, la destinée, le progrès ou le déclin terrifiant des hommes ? Le chrétien ne prétend pas, en la traversant de son regard, la soumettre aux géométries de son esprit. En revanche, il sait bien, parce qu’il en est instruit, que l’histoire, selon le mot si profond de Haecker, est « la forme mystérieuse que revêt la création » dans le temps, comme il sait que le Christ en sera le dernier mot. C’est pour cela que saint Thomas ou Bossuet, s’étant vu proposer d’exposer à des princes ce que c’était que de gouverner un peuple, ne purent le faire qu’en les mettant en face de leur propre salut.

Il y a bien un « vote catholique », en particulier, non pas en sens qu’il y aurait une sociologie homogène du catholicisme, mais en ce sens que le choix de tout catholique est commandé par une vision tendue vers le salut

La politique, bien sûr, a ses calculs, ses contingences et ses urgences toutes matérielles de l’heure. Mais cette heure n’est qu’un peu du temps, et le chrétien sait aussi que ce temps-là n’aura qu’un temps, et qu’en l’attente de son issue nécessaire il est aussi un lieu, un espace étendu où se joue, quelqu’effort que l’on emploie à le masquer, le salut des hommes. Ce n’est pas sans raison que le P. Lacordaire disait, sans confusion des genres, que toute politique se résolvait, en définitive, en un choix relatif à l’existence du péché originel.

C’est pourquoi même si la politique est une activité de la nature et que le salut est une activité de la grâce, et que la loi de celle-ci n’ôte pas la loi de celle-là, il n’est rien de la politique qui soit tout à fait étranger au salut. Ainsi est la condition humaine, qu’elle vit et s’organise en ce monde et qu’elle est pourtant faite pour autre chose que ce monde. Les chrétiens authentiques l’ont toujours su. « Nous n’avons pas ici de cité définitive, disait saint Paul, nous recherchons celle qui doit venir » (Héb. 13,14), encore que les chrétiens des premiers siècles se soient employés à être des modèles de celle d’ici-bas jusqu’à prétendre en être le cœur (Lettre à Diognète).

La grande fête de la Pâque nous invite à y réfléchir. À réfléchir à ce que nous sommes nous-mêmes en notre société, et à ce qu’elle est pour tous les hommes. Par son triomphe sur la Croix, dit Unamuno, le Christ, les bras élevés, le corps tendu, a « donné un sol à nos pas, et à nos fronts un ciel ». Cela veut dire qu’il nous a donné de tout regarder, désormais, de la terre au ciel, avec un regard nouveau. Il a fait « toutes choses nouvelles » est-il révélé à saint Jean, auquel il est immédiatement enjoint, afin que nous-mêmes n’en perdions jamais la mémoire : « Écris, car ces paroles sont dignes de foi et vraies » (Apoc., 21,5).

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Il y a donc assurément un regard chrétien sur la politique, sur ses orientations, sur ses lois et sur les choix humains dont elle est le champ. Il y a bien un « vote catholique », en particulier, non pas en sens qu’il y aurait une sociologie homogène du catholicisme, mais en ce sens que le choix de tout catholique est commandé par une vision tendue vers le salut. Il y a ce qu’il peut accepter, et ce qu’il ne doit pas accepter sans se trahir.

Ceux qui prétendent réduire la politique à une casuistique où la nécessité de la matière, sous prétexte de prudence, commanderait de composer toujours avec le mal et les pervers, ceux-là mentent. Le chrétien n’est pas moins fait pour la lumière et la vérité parce qu’il vit en société. C’est la société, au contraire, qui a besoin de son regard de foi et de l’expression sans concession de sa vocation prophétique afin qu’elle ne devienne pas, sous le poids du péché, et à cause des complicités ou des silences du chrétien, jonglant sur les frontières du mal, un vaste espace où la mort soit cultivée toujours davantage.

Un grand nombre de leurs pasteurs, fatigués de tenir dressé au-dessus des ténèbres du monde le flambeau de la foi, las d’être « différents » ou de le paraître, préférant les entraîner vers un humanisme spiritualiste mièvre, libéral, convenu, bien-pensant

Tout cela, les chrétiens l’ont toujours su ; toujours, du moins, jusqu’à ce qu’un grand nombre de leurs pasteurs, las de combattre, fatigués de tenir dressé au-dessus des ténèbres du monde le flambeau de la foi, las d’être « différents » ou de le paraître, cessent de le leur enseigner, préférant les entraîner vers un humanisme spiritualiste mièvre, libéral, convenu, bien-pensant, celui des tièdes et des chiens muets, en lequel, hélas, ils ont finalement trouvé eux-mêmes leur aimable confort.

L’exemple de Mgr Ravel, successeur des Apôtres, héritier de martyrs et de confesseurs, invitant publiquement à soutenir un Macron qui est un artisan cynique et résolu de la « culture de mort », voilà un triste et douloureux exemple de ce qu’en des temps plus virils l’on n’aurait pas craint de qualifier d’apostasie pratique. Pour s’en excuser, peut-être, ou pour tenter d’en esquiver le reproche, ce prêtre croit devoir préciser qu’il ne s’exprime ainsi qu’en « citoyen », et non pas en « évêque », sans même se rendre compte que c’est là trahir deux fois, et que si l’on n’a cure de savoir ce que pense le « ci-devant Ravel », l’abandon délibéré de la parole du Pasteur catholique, en de tels enjeux où la dignité humaine et l’ordre naturel lui-même se trouvent toujours davantage menacés, sonne comme une gifle donnée à l’Église du Christ.

Rentrez chez vous, Monseigneur, et si la noblesse de votre charge est trop lourde pour vos petites épaules, laissez place.

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