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Frères d’Arménie

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Publié le

17 mai 2022

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Monseigneur Vrtanès Abrahamyan est primat du diocèse d’Artsakh de l’Église arménienne apostolique, ancien aumônier principal du ministère de la Défense. Le père Hovhannès Hovhannessian, lui, est père-abbé du monastère de Dadivank au Haut-Karabagh. Invités en France par SOS Chrétiens d’Orient, nous avons pu les rencontrer.
Frères Arméniens

Quelle est la raison de votre venue en France ?
Mgr Abrahamyan: Nous sommes venus en France pour une mission importante. D’abord pour nous rapprocher un peu plus de la diaspora arménienne, et pour répondre à l’invitation de SOS Chrétiens d’Orient. Cela nous tenait très à cœur d’autant que l’association est de plus en plus investie en faveur de l’Artsakh.

Tous les Arméniens de la zone occupée par l’Azerbaïdjan ont-ils fui ?
Mgr Abrahamyan: Ils ne se sont pas enfuis, mais ont été chassés de leurs terres. Il était évident qu’une épuration physique pouvait se produire dans le cas où les populations civiles arméniennes se retrouvaient nez-à-nez avec les forces du tandem turco-azéri.

Peut-on parler de lutte civilisationnelle entre l’Azerbaïdjan soutenu par une Turquie islamique et l’Arménie, premier royaume chrétien de l’histoire ?
Mgr Abrahamyan: Dès le départ des attaques contre l’Artsakh, en 1988, la Turquie s’est toujours manifestée du côté de l’Azerbaïdjan. Parfois activement, quelques fois de façon un peu plus neutre. Mais récemment, elle s’est entièrement impliquée dans le conflit. Cela s’explique par la radicalisation de la politique d’Erdogan, qui n’a de cesse de défier l’Europe depuis qu’il est au pouvoir. La Turquie cherche à dominer la scène régionale, au service d’un plan panturquiste dans lequel l’Arménie doit disparaître de la carte. En plus d’une épuration physique, l’Artsakh subit une épuration culturelle Chaque village possède au moins deux églises ou monastères, des monuments pour ses morts, des cimetières. Tout ce patrimoine historique a été profané car d’essence arménienne et chrétienne. Pour vous donner quelques chiffres: 1 456 monuments ont été détruits dont 12 musées, 161 églises et monastères, 591 khatchkars [calvaire arménien, Ndlr], 345 pierres tombales, 43 forteresses. C’est un génocide spirituel organisé au plus haut sommet. Là où les Turcs sont passés, tout n’est plus que ruines et désolation. La vérité et la liberté sont nos principes directeurs. Nous ne prétendons pas être l’incarnation de la lumière, mais seulement de bons chrétiens, un peuple croyant en Dieu. Et tout peuple croyant en Dieu
est marqué du sceau de la vérité et épris de liberté. Non pas la liberté au détriment d’un autre, nous voulons seulement vivre libres sur nos terres ancestrales, dont l’Artsakh est une partie inséparable.

Père abbé, pour vous qui dirigiez le monastère de Dadivank, monument datant du IXe siècle, quelle est la situation ?
Père Hovhannessian: Le monastère de Dadivank est un haut lieu de la chrétienté en Arménie, érigé au IVe siècle, dès la conversion officielle du pays au christianisme. Il fut fondé sur les restes de Dadi, un des 72 disciples du Christ qui évangélisa la région avant de mourir en martyr. Pendant 70 ans, la région de Karvachar (Dadivank compris) a subi l’occupation azérie. C’est seulement en 1993 que la région fut libérée. Nous avions entamé des travaux de restauration. Il ne restait que peu de travail pour restaurer entièrement le monastère. En 2020, nous avons reçu l’ordre, à la suite de la guerre des 44 jours, d’abandonner la région de Karvachar (et donc le monastère). Mais je me suis levé et j’ai refusé de quitter mon monastère, car il s’agissait de le remettre à une peuplade qui honnit sa valeur. Beaucoup de médias sont venus, des photographes, des historiens, et tous ont été convaincus de l’importance du lieu. Des soldats russes sont alors venus sur le territoire du monastère, et nos ecclésiastiques sont aujourd’hui, toujours sur les lieux. L’ennemi n’étant qu’à quelques dizaines de mètres en contrebas, Dadivank est devenue une île. Mais grâce à Dieu, elle nous appartient toujours. Nous espérons une résolution définitive exprimant clairement que le complexe monastique appartient à l’Église apostolique arménienne et à la nation arménienne.

« Nous avons avant tout besoin d’aide pour faire remonter la vérité. C’est essentiel pour les petits peuples, les petites nations »

Quel était le rôle des prêtres pendant le conflit, ont-ils pris part aux combats ?
Mgr Abrahamyan: Les prêtres ont soutenu le peuple et les militaires autant qu’ils le pouvaient. La place d’un père spirituel est évidemment aux côtés de son peuple. Avant la guerre, ils ont baptisé les militaires qui ne l’étaient pas. Il fallait sauver leurs âmes avant de les envoyer au combat.

Vous-même, Père abbé, avez posé en photo avec une kalachnikov et une croix dans le dos.
Père Hovhannessian: Comme vient de vous le dire Monseigneur Vrtanès Abrahamyan, un père spirituel doit se tenir auprès de ses ouailles, quelles que soient les circonstances. Si un ennemi vient pour s’emparer de ta maison, de ton foyer, pour te faire disparaître, comment veux-tu te défendre, défendre ton peuple et toi-même ? Je me suis défendu moi-même, j’ai défendu mon peuple et mon église. Lors de la bataille de Vardanants par exemple, le clergé était présent sur le champ de bataille. Des messes et des baptêmes furent célébrés et nous participâmes par les armes, au nom de la foi et de la patrie. C’est ainsi que nous avons été éduqués, nous ne pouvons pas simplement abandonner et dire : « C’est la guerre, allons trouver refuge en lieu sûr, et revenons à la fin des hostilités ».

Ces épreuves ont-elles raffermi la foi des fidèles ?
Mgr Abrahamyan: Elles l’ont renforcée, les prêtres ont pour mission de soutenir la foi, l’espoir du peuple, afin de sauver l’Artsakh, pour que les Arméniens n’aient pas à quitter leurs terres. Mais hélas, l’espoir ne suffit pas. Nous avons cruellement besoin de soutien international. Il ne faut pas comprendre cette aide comme étant uniquement matérielle. Nous avons avant tout besoin d’aide pour faire remonter la vérité. C’est essentiel pour les petits peuples, les petites nations.

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Les pays occidentaux ont unanimement condamné l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Regrettez-vous ce deux poids deux mesures vis-à-vis de l’invasion de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan?
Mgr Abrahamyan: En effet, le deux poids deux mesures est évident. Il y a hélas une approche différente concernant la souveraineté des petites et des grandes nations, en fonction des intérêts.

Ce qui est désolant, c’est le désintérêt de l’Europe, civilisation chrétienne, pour le sort de l’Arménie, premier royaume chrétien du monde, attaquée par un pays musulman.
Mgr Abrahamyan: La neutralité de certains pays européens est encore tolérable. En revanche l’on peut regretter et être blessé qu’un pays chrétien prenne le parti de l’Azerbaïdjan au détriment de l’Arménie : je parle de la Grande-Bretagne. Pouvez-vous citer un seul pays musulman qui prenne le parti d’une nation chrétienne ?

« Et tout peuple croyant en Dieu est marqué du sceau de la vérité et épris de liberté »

L’Azerbaïdjan ne se contente pas de passer les chrétiens par les armes et de prendre leurs terres, il tente également de les faire mourir de froid.
Mgr Abrahamyan: Je vais vous expliquer une chose. Le gaz de chez nous provient d’Iran, il est acheminé par un gazoduc qui se divise en deux branches à Goris. L’une va vers l’Artsakh, et l’autre vers le Nakhitchevan où vivent aujourd’hui des Azéris. Les Azéris ont coupé l’approvisionnement en gaz du HautKarabagh. À Goris, les Arméniens auraient pu en faire de même pour bloquer le gazoduc allant vers Nakhitchevan, et ainsi priver de gaz les azéris vivant dans la zone annexée. Mais les nôtres ne l’ont pas fait. Ils ne se sont pas abaissés à ça. L’Azerbaïdjan utilise tous les moyens pour faire partir les Arméniens de ce qu’il considère comme étant son territoire : la terreur spirituelle, humanitaire, physique. C’est ça, la position de l’Azerbaïdjan envers l’Artsakh.

Est-ce que l’Azerbaïdjan a annexé tout l’Artsakh ?
Mgr Abrahamyan: L’Artsakh ou le HautKarabagh, représentait un territoire de 12 000 km2. De l’ensemble de ce territoire, les Arméniens ne contrôlent plus que 2 500 km2. Sur les dix doigts, il n’en reste que deux.

Qu’attendez-vous de pays comme la France ?
Mgr Abrahamyan: La justice. La France fait partie du groupe de Minsk, son rôle est très important. Il y a aussi une grande communauté arménienne en France et au Canada. La France elle-même a une diaspora au Canada et ailleurs dans le monde. Il existe donc une influence française au niveau mondial. Elle peut œuvrer diplomatiquement pour l’Arménie et pour l’Artsakh. Nous en attendons donc un peu plus de la part de la France. Que Dieu protège la France, l’Arménie et tous les amis de l’Église.

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