J’ai été élevé dans une fausse image du poulpe. Entre Hugo, Jules Verne, Old Boy et les beignets d’encornets, le poulpe n’était pour moi qu’un animal hideux et caoutchouteux, parfois dévoré vivant par les Coréens : en gros, l’équivalent d’un commissaire politique. Mais les articles se sont multipliés pour demander que l’humanité révise son opinion sur le poulpe. Ces animaux, nous a-t-on dit, sont doués d’une exquise sensibilité. Ils ont des émotions et ressentent la douleur (ce qui les différencie nettement des fœtus humains, en tout cas comme grande cause humaniste), ils sont d’ailleurs peu à peu reconnus comme êtres sensibles par les nations civilisées (qui ont tendance à ne pas trop reconnaître les fœtus humains), comme en témoigne le souci céphalopodesque du ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales du Royaume-Uni.
La communauté scientifique, émue par nos amis à tentacules, livre ainsi des preuves merveilleuses et inattendues du caractère éminemment humain des pieuvres (je dis « humain » parce que les auteurs du rapport commandé par le ministère recommandent d’éviter « le matraquage, le découpage de la cervelle et l’asphyxie » pour tuer les pieuvres d’élevage au motif que ces méthodes ne sont « pas humaines » – alors que les communistes (officiellement reconnus comme êtres humains) les pratiquent avec talent, mais c’est une autre histoire). Tout d’abord, comme les humains, les poulpes ont colonisé toutes les mers du monde et s’adaptent à tous les milieux, démontrant de grandes capacités cognitives, comme un primo-député LREM.
La pieuvre noix de coco a été observée en train de transporter une demi-coque de noix de coco afin de se cacher en dessous au moindre danger, comme un CRS. On a vu des poulpes se réunir et créer des « villes », qui sont plutôt un genre d’habitat rural dispersé. Dans ces villes, nommées Octopolis et Octlantis, les mâles dominants se jettent à la face des coquilles de pétoncles pour défendre leurs demeures ou en expulser les occupants légitimes (je cherche en vain une comparaison parlante). Les vaincus s’aplatissent devant les nouveaux maîtres qui en profitent pour courtiser les femelles (qui leur cèdent). L’expulsé ramasse les coquilles et se construit un peu plus loin une nouvelle demeure, la ville s’étend, une zone pavillonnaire naît. Le laboratoire EthoS de l’université de Caen, qui observe des poulpes, a constaté qu’ils étaient capables de repérer les caméras immergées et d’en ouvrir les boîtiers étanches pour les court-circuiter, comme un Gilet jaune s’acharnant sur un radar.
Mais s’ils sont capables de vivre en communauté, en tout cas de s’associer dans un but utilitaire (se reproduire, se nourrir), les poulpes sont individualistes, avec un déplaisant côté nietzchéen
Intelligents, incompréhensibles, brutaux, avides de tanières bien à eux qu’ils tentent de refiler à leurs descendants, capable de sentir et de souffrir, les poulpes sont assez humains pour qu’on admire chez eux, en s’émouvant, des traits qu’on méprise chez les petites gens. Mais s’ils sont capables de vivre en communauté, en tout cas de s’associer dans un but utilitaire (se reproduire, se nourrir), les poulpes sont individualistes, avec un déplaisant côté nietzchéen bourrin qui tend à les rapprocher du militant libéral prêt à écraser la concurrence. Le poulpe n’est pas de droite, plutôt d’extrême centre.





