Kirsten, Gräfin zu…, la blonde et sémillante épouse de Ferdinand, parlait la langue de Racine comme une Allemande qui n’a jamais séjourné en France plus de quelques semaines d’affilée, avec un accent chantant, des erreurs désarmantes, une tendance irrépressible à tutoyer tout le monde et une propension non moins remarquable à se mêler naïvement de la conversation des autres. Ayant entendu E. chuchoter avec ses voisins, tous anciens militaires ou hauts fonctionnaires, à propos de rubans, de rosettes, de grands colliers, de canapés et de sautoirs, la mutine prussienne ne douta pas une seconde que si ces messieurs parlaient bas, ce devait être pour échanger sur quelque chose qu’il est impoli d’évoquer en public mais qui n’en est pas moins, aux yeux des étrangers, la passion prédominante et peut-être le titre de gloire des Français.
« Les voilà qui se remettent à parler de nous ! », murmura-t-elle à l’oreille de Zo’ qui, toute à sa vodka Némiroff, lui rendit un sourire sans trop comprendre de quoi il s’agissait.
En tant que femme cultivée, ces évocations à demi-mot lui rappelaient irrésistiblement les tableaux coquins de Boucher et de Fragonard
Incapable de déterminer si « rosette » est une pièce stratégique de l’anatomie féminine ou le prénom d’une jeune personne, Kirsten n’avait aucun doute, en revanche, sur le potentiel érotique des rubans, rouges ou bleus, et s’émerveilla que les Français aient eu l’audace de rapprocher les termes canapé et sautoir. En tant que femme cultivée, ces évocations à demi-mot lui rappelaient irrésistiblement les tableaux coquins de Boucher et de Fragonard ; mais en tant que femme moderne, elle ne voyait pas pourquoi les hommes s’arrogeaient le monopole de ces débats polissons, et pour quelle raison elle-même n’aurait pas le droit d’y prendre part.
– Hoho ! (Les Allemands sont persuadés que le coq fait « Kikeriki » et non « cocorico », comme chacun sait, et ils croient que l’onomatopée « hoho ! » manifeste un amusement extrême) Hoho ! Je constate que la passion des Français pour les rubans et les canapés ne pas disparu !
Et d’accompagner cette remarque d’un gloussement égrillard qui l’empêcha de saisir les mots de Jean Michel. Capitaine de vaisseau à la retraite et chevalier de la Légion d’honneur, celui-ci confirma que cette folie n’avait jamais été aussi démocratisée, avec pas loin de 95 000 décorés du ruban rouge, dont 17 000 officiers ayant la rosette à la boutonnière et 3000 commandeurs l’arborant sur canapé, à quoi s’ajoutait la foule immense des 200 000 rubans bleus, titulaires de l’ordre du Mérite national.
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– C’est comme l’édit de Caracalla ou la mention très bien au bac pour tous les lycéens, commenta E. Ils n’ont pas compris que cela enlevait tout intérêt à la chose. Ayant fini de rire, Kirsten entendit seulement les derniers mots de la conclusion.
– Comment ça, enlève tout intérêt à la chose ? Tu ne peux pas dire ça !
– Ce n’est pas que je le pense moi-même, ma chère Kirsten, vous me connaissez suffisamment bien… Ce que je veux dire, c’est qu’il faut bien constater, une fois encore, l’ambiguïté de la situation : d’un côté, les Français sont de plus en plus obsédés par la chose, ils en redemandent, ils ne pensent qu’à cela, comme le montrent les chiffres ahurissants cités à l’instant par Jean-Michel ; mais en même temps, on a l’impression, en observant les usages, qu’ils sont de plus en plus réticents à le montrer à l’extérieur, comme s’ils en étaient honteux. Comme si c’était devenu ridicule et anachronique ! Regardez par exemple, si l’on compare ce qui se fait maintenant avec le XIXe siècle, on note que les insignes sont de plus en plus petits, de moins en moins visibles… on en viendrait presque à les confondre avec des pin’s !
Kirsten zu… eut un air navré, celui que l’on prend lorsque s’écroulent nos certitudes les plus anciennes et les mieux assurées.
– Cheu…Cheu… ne comprends pas ce mot, « insigne », mais tu dis qu’ils sont de plus en plus petits ? Vraiment ? C’est incroyable !
– Mais il y a pire encore ! Figurez-vous que depuis quelques années, ils ont même tendance à disparaître purement et simplement !
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– Furchtbar ! Les Français émasculés ! Tu crois que c’est parce qu’ils ont peur ? La trouille des féministes fanatiques ? Peur que… euh … qu’elles coupent leurs « insignes », comme tu dis ? Qu’elles arrachent leurs rubans rouges ? C’est pour cela qu’ils font attention à bien les cacher ?
– Je n’avais jamais fait ce rapprochement avec le féminisme radical, Kirsten, mais vous avez raison, elles doivent y voir une manifestation caractéristique du machisme patriarcal. Pour moi, en tout cas, cette histoire, avec de plus en plus de personnes qui estiment y avoir droit et de moins en moins qui osent s’afficher publiquement avec, est un peu un résumé de la schizophrénie ambiante.
– De la perte des repères et des identités, ajouta Zo’ en bâillant, avec des types qui veulent l’avoir parce qu’ils ne savent pas très bien qui ils sont, puis qui ne veulent plus la mettre parce qu’ils se convainquent qu’ils sont au-dessus de ça. Le monde voit double, et moi aussi, si ça continue ! conclut-elle en terminant sa troisième vodka ukrainienne.





