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Traité de la vie élégante : la politesse des rois

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Publié le

3 juin 2022

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : la politesse des rois.
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« Dites-moi, mon cher E., si l’exactitude est la politesse des rois, on ne peut pas dire qu’elle soit celle des royalistes ! »

Toute rose de fierté d’être l’auteur de ce qu’elle prenait pour un bon mot, Chantal de S. avala une petite gorgée de Spritz avant de poursuivre l’estocade ; dans le salon, le brouhaha des conversations s’était calmé, les invités étant curieux de savoir comment la passe d’armes allait s’engager.

– Vous savez évidemment de quoi je parle : je vous ai envoyé un mail hier matin, et ce soir, en partant pour venir ici, je n’avais toujours pas de réponse. On ne vous a pas appris que quand quelqu’un vous contactait, vous deviez lui répondre sur-le-champ, comme tout le monde le fait, ou du moins, comme le font tous les gens bien élevés ? Zo’, assise à côté du fauteuil club où E. avait ses habitudes, constata en souriant qu’il ne perdait pas son calme, comme un combattant qui se concentre avant l’assaut.

– Du coup, poursuivit Chantal, je suis allé regarder dans le manuel de politesse que j’ai hérité de ma grand-mère, La Civilité non puérile, mais honnête, de Madame Emmeline Raymond, qui précise, je cite, je l’ai pris en note exprès pour vous, hum, « l’exactitude n’est pas seulement la politesse des rois, mais bien celle de tout le monde»; elle est, je cite toujours, « un devoir auquel on ne peut manquer, car l’inexactitude est inexcusable, quelque excuse que l’on puisse alléguer ; être inexact, c’est préférer franchement, soi, et ses caprices, à tous les devoirs que l’on doit remplir vis-à-vis des autres ; l’être inexact est à la fois être égoïste, vaniteux et mal élevé ».

Lire aussi : Traité de la vie élégante : Gibier de pitance

– Ma chère Chantal, avant d’aller plus loin, je voudrais saluer en vous, comme votre citation m’en offre l’occasion, la vaillante représentante de la culture petite-bourgeoise de la fin du dix-neuvième siècle ; je ne suis pas très étonné que votre grand-mère, Mme Veuve Trompier-Gravier, vous ait légué, à vous personnellement, l’inénarrable traité de savoir-vivre d’Emmeline Raymond, auteur justement oublié de L’Esprit des fleurs, chef d’oeuvre de la pensée cucu-la-praline, et de Leçons de couture, de crochet et de tricot, qui furent longtemps le best-seller des maisons de retraite. J’imagine très bien Emmeline Raymond, les lèvres pincées, écrire ces mots d’une plume vengeresse en songeant aux innombrables lapins que lui valurent son physique ingrat et son caractère acariâtre…

– Et pan sur la truffe, commenta Zo’ en croquant un glaçon. – Mais rassurez-vous, Chantal, j’ai d’autres moyens de défense que d’attaquer la pauvre Emmeline Raymond. D’abord, en vous avouant que la formule – l’exactitude, politesse des rois – m’est d’autant plus chère, en tant que royaliste, que c’est à un monarque qu’on la doit, en l’occurrence Louis XVIII, qui se glorifiait avec beaucoup d’esprit « d’avoir avancé une maxime qui restera ». Je la trouve pleine de sens : elle montre que les rois se considèrent eux-mêmes comme des hommes, intégrés à une société et soumis à des devoirs, à la façon d’un père de famille qui doit aux siens la justice et la protection, mais aussi l’attention et le respect.

– Mais alors, Monsieur le royaliste, pourquoi ne la respectez-vous pas, cette maxime de Louis XIV…

– XVIII.

– … en ne répondant pas aussitôt aux mails qu’on vous envoie ? Vous vous croyez au-dessus des règles, par hasard ?

– Dieu m’en garde, ma chère Chantal. Mais je pense qu’il ne faut pas confondre les règles en question. Il y a d’un côté l’exactitude, qui consiste à s’engager soi-même à être quelque part ou à faire quelque chose à moment convenu. Y être à l’heure, ça n’est donc, finalement, que respecter son propre engagement : ce qui fait d’ailleurs que l’on tolère ceux qui arrivent systématiquement en retard, ou en avance, comme s’il s’agissait d’un codicille implicite à l’engagement en question.

Laissez-moi vous dire que cette exactitude-là n’est pas la politesse des rois, ni même celle des hommes. C’est celle des laquais et des esclaves.

– Des noms ! Des noms ! – Mon cher Ferdinand, je ne dénoncerai personne, mais vous voyez bien à qui je fais allusion… mais je reviens à mon propos, pour dire qu’on ne saurait confondre l’exactitude, liée à un engagement préalable, et ce que vous me reprochez de ne pas respecter, cette servitude volontaire à l’égard des moyens de communication modernes, et cette obligation morale qu’il y aurait à répondre immédiatement au moindre courrier électronique. C’est Manet, je crois, qui voyant un aristocrate chez qui il se trouvait sauter sur ses pieds et se précipiter vers le combiné à la première sonnerie du téléphone, lui demandait ironiquement : « Alors comme ça on vous sonne, et vous accourez ? » Maintenant, c’est encore pire, puisqu’on n’a même plus l’excuse de l’absence (ou de la surdité) : sachant forcément, et en temps réel, que quelqu’un vous a contacté, il faudrait en toute hypothèse déférer à l’instant à la demande de son correspondant. Eh bien, ma chère Chantal, laissez-moi vous dire que cette exactitude-là n’est pas la politesse des rois, ni même celle des hommes. C’est celle des laquais et des esclaves.

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