Olivier Urman aurait pu faire bien autre chose de sa vie. Être, par exemple, un de ces passants, qui, l’été, plantés au milieu des grands boulevards parisiens, invectivent le soleil ; ou bien un de ces inconnus qui vous alpaguent près de l’arrêt d’autobus pour monologuer sur un ton entendu des propos incohérents ; ou bien encore un de ces employés improductifs qui, avachis et goguenards, lézardent au fin fond des open spaces, transformant le quotidien de leurs managers en un calvaire sans fin. Il a pourtant préféré fonder Musique post-bourgeoise.
Si écouter Musique post-bourgeoise à domicile constituait déjà une expérience singulière, voir le duo sur scène relève parfois de l’indicible. C’est du moins un exercice de salubrité physique et morale qui remet à l’heure bien des pendules.
Les ingénus croiront bien sûr qu’il s’amuse avec eux au lieu qu’il s’amuse d’eux
D’ordinaire, les artistes nous la baillent belle avec leur « urgence à créer », alors même que leurs productions convenues n’obéissent à aucune nécessité. Sur scène, c’est encore pire, ils enchaînent poses et attitudes désincarnées, prennent grand soin de montrer qu’ils ne sont pas dupes d’eux-mêmes, bref, font le job comme ils l’avouent eux-mêmes dans leur patois. La démarche d’Olivier Urman se situe à l’opposé de ces molles complaisances : son engagement est d’emblée fanatique et le moindre soupçon de demi-mesure ou de distance ironique est traqué sans relâche. En quelques minutes, il est en nage, harangue le public qu’il enjoint à le suivre dans les méandres de ses obsessions. Chaque morceau est vécu comme un ultime assaut pour faire enfin céder… quoi ? Personne ne le sait, pas même lui sans doute, mais à chaque fois on devine qu’on n’est pas passé loin du but. Et puis ça recommence !
UNE CURE DE JOUVENCE
Il y a urgence également car, bien avancé dans la cinquantaine, Urman sait que c’est pour lui la dernière occasion de tout dire, de jeter ses dernières énergies dans sa bataille, dans ce combat solipsiste qu’il mène contre un monde dont la fadeur lui est intolérable. Sa jovialité est donc encolérée, sa bonne humeur forcenée, sa dance exaspérée. L’état d’esprit régnant est, de la première à la dernière minute, parfaitement festif-agressif. Les ingénus croiront bien sûr qu’il s’amuse avec eux au lieu qu’il s’amuse d’eux. Pour un peu, il leur en collerait une, s’ils s’approchaient trop. Un concert de Musique post-bourgeoise est une cure de jouvence, c’est un chahut qui va crescendo, sans répit, et, comme celui des petits-enfants, menace à tout moment de verser dans le drame, les larmes et les cris.
La majorité des groupes, par leur air blasé, trahissent leur nature profonde d’ingrats. On devine que les acclamations du public leur sont dues, qu’elles ne sont pas davantage à leurs yeux qu’un élément de décor parmi d’autres, au même titre que les éclairages. Il faut avoir vu Olivier Urman exulter en fin de concert pour comprendre que lui réalise pleinement sa chance. On devine aussi qu’il est secrètement soulagé de l’avoir une fois de plus échappé belle, car on ne s’installe pas impunément dans de tels paroxysmes. Aussi sa joie expansive ne doit pas tromper : elle est celle des rescapés, ou, plus largement, des recalés de la vie qu’on a rattrapés in extremis.
Aller voir Musique post-bourgeoise est enfin une question de santé publique. Si la canicule vous accable, si vous vous remettez difficilement d’un Covid long, saisissez l’occasion de ce traitement de choc. Au bout d’une heure de concert, comme Olivier Urman après qu’il a verni à l’huile pour maquettes toutes les allumettes d’une vieille boîte, vous vous sentirez « désossé, décapé, puis remonté EN BON ORDRE ! »
Bref, après une telle expérience vous serez de nouveau À FOND !





