[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]a[/qodef_dropcaps]lors que les forces d’Assad, puissamment épaulées par les Russes, sont en passe de gagner la guerre en Syrie, Israël se trouve une fois encore face à ses pires ennemis : le Hezbollah et l’Iran. Situation brûlante.
Jeudi 7 septembre, l’armée de l’air israélienne bombardait un site militaire proche de la ville syrienne de Masyaf, dans la province de Hama. Cette frappe visait selon Tsahal un site de recherches et de fabrication de « vecteurs chimiques » de l’armée syrienne. Ce n’est pas la première fois qu’Israël frappe un site de développement présumé d’armes « secrètes » en Syrie. Dix ans plus tôt, presque jour pour jour, Tsahal avait frappé et détruit le site d’un réacteur nucléaire, Al Kibar, en plein désert syrien. Cette fois-ci, pour échapper à la « bulle » de surveillance des S-400 russes (les redoutables missiles antiaérien), la chasse israélienne a délivré sa frappe depuis l’espace aérien libanais. Habile.
Mais à quel jeu joue au juste Israël dans le confit syrien ? Depuis le déclenchement de la crise en mars 2011, le puissant voisin de la Syrie a su consciencieusement adapter sa stratégie. Alors que la reprise de Deir Ezzor à l’État Islamique par les forces loyalistes se confirme, que les Etats-Unis ont échoué à s’implanter durablement dans l’est syrien pour empêcher un continuum chiite de Téhéran au Golan via l’Irak, Israël paraît prêt à repartir à l’offensive : Comme l’État hébreu est la seule puissance régionale capable d’agir en Syrie avec ou sans l’aval de Washington, il n’entend pas se priver d’utiliser tous les moyens, mêmes légaux, pour préserver sa sécurité.
La montée en puissance du Hezbollah
Le premier message de l’opération du 7 septembre est stratégique. Tout au long de la guerre civile syrienne, Israël a évité de prendre parti frontalement et a relativement limité son rôle dans le confit. Tel Aviv n’a évidemment pas vu d’un mauvais oeil l’affaiblissement du pouvoir de Bachar el Assad depuis 2011, y compris en y participant parfois activement. Ainsi à de nombreuses reprises, le bombardement de positions syriennes sur le Golan ont abouti à leur occupation par des groupes armés proches d’AlQaïda. Israël a même procédé à des évacuations médicales de djihadistes vers des hôpitaux de la Galilée, sous le regard médusé des Druzes qui caillassèrent quelques ambulances. Un député israélien me confia un jour au Conseil de l’Europe que ces actions étaient purement « humanitaires » et qu’il n’y fallait voir aucun soutien direct à Jabhat al Nosra, ce que l’on croit volontiers.
Les djihadistes blessés furent sans doute pris en charge avec succès par le renseignement militaire israélien, l’Aman, et « traités » comme il se doit. Plus intrigantes sont ces sommes versées par les services de renseignement de l’Etat hébreu à des intermédiaires en direction des groupes rebelles. Ou ces livraisons de carburants ou de médicaments à des combattants rebelles dont les liens avec les islamistes sont avérés et dont la coopé- ration avec des groupes djihadistes est fréquente.
Alors bien évidemment, la presse arabe et notamment syrienne se déchaîne régulièrement et va jusqu’à accuser Israël (ou plutôt le Mossad) d’avoir monté de toutes pièces et financé Jabhat al Nosra (devenu Hayat Tahrir al Sham) ou d’autres groupes djihadistes ralliés à Daech, comme l’armée de Khalid Bin Walid, présents sur le Golan et dont les territoires jouxtent le territoire israélien. La réalité est que ces groupes djihadistes, bien qu’ils proclament régulièrement avoir comme objectif lointain la destruction d’Israël, n’ont aucune envie de tenter quoi que ce soit contre Tsahal et de se confronter à l’armée la plus puissante et la plus aguerrie de la région.
Cela convient très bien à Israël qui a d’autres priorités : empêcher que s’installe à ses portes le Hezbollah, qui possède sans doute, loin derrière Tsahal certes, la seconde meilleure infanterie de la région et qui s’est même dotée de l’arme blindée. La guerre en Syrie a même rendu encore plus opérationnelle et aguerrie la milice libanaise chiite dont les dotations en armes russes et iraniennes font désormais une quasi armée conventionnelle.
Qu’on en juge : au moins 7000 de ses hommes ont été engagés souvent avec succès (Qussayr, Alep) sur le terrain syrien, laissant imaginer un effectif total – tenu secret – bien plus considérable. Si les think-tanks américains ou israéliens le créditent de 100 000 à 200 000 vecteurs balistiques (roquettes et missiles), dans un souci évident d’exagérer la menace, on peut légitimement penser que leur nombre est peut-être inférieur mais dans cet ordre de grandeur – soit plusieurs dizaines de milliers. En novembre 2016, le Hezbollah, pour compléter le tout, s’est payé le luxe de faire défiler des dizaines de blindés (chars, transports de troupes) dans la ville de Qussayr près de Homs.
Quant à l’Iran, du fait de ses capacités balistiques reconnues et de la présence des Gardiens de la Révolution sur le Golan, il est leur épouvante. Et Israël est leur crainte, pour paraphraser le poète. Et comme nous sommes au Moyen-Orient et que les acteurs aiment la surenchère, le Hezbollah, avec l’autorisation de Téhéran, a formé au printemps dernier une « brigade de Libération du Golan ». Message reçu 5/5, même s’il était superflu. Cette consolidation des positions iraniennes en Syrie et la montée en puissance du Hezbollah sont le principal souci d’Israël, menace que Tel Aviv agite avec insistance. Ce n’est pas nouveau.
Après avoir régulièrement frappé des convois présumés d’armes à destination du Hezbollah, ce sont des personnalités qui ont été visées comme lors d’un raid mené en janvier 2015 près de la ligne de démarcation sur le Golan, côté syrien. Ce jour-là, ce sont plusieurs cadres du Hezbollah, dont le propre fils d’Imad Moughniyeh, son ancien chef militaire, tué à Damas en 2008 par l’explosion d’une voiture piégée et pas moins de six gardiens de la révolutions iranien (pasdarans) dont le général Mohammad Ali Allahdadi qui furent éliminés.
Mais cela pourrait bien constituer aussi un prétexte pour redorer le blason d’un Nethanyahu contesté en interne : lors de sa rencontre avec Poutine fin Août dernier, Bibi faisait de l’Iran en Syrie une ligne rouge qu’il s’autoriserait à franchir.
Israël est prêt militairement
Le deuxième message de la frappe du 7 septembre est donc aussi politique. Dès cet été, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait déjà notifié à Moscou et à Washington que le fait de seulement cantonner les forces iraniennes ou soutenues par lui à une petite dizaine de kilomètres de la frontière nord d’Israël était inacceptable. Tel Aviv avait envoyé au mois d’août une délégation dirigée par le chef du Mossad, Yossi Cohen, à la Maison Blanche, alors que le Premier Ministre Netanyahu se rendait lui-même à Sotchi, en Russie, pour rencontrer le président Poutine et discuter de cette question.
Pour Netanyahu, s’il n’était pas possible d’évincer ces groupes soutenus par Téhéran, il s’agissait d’obtenir qu’ils soient repoussés beaucoup plus au nord, loin du Golan. Ayant essuyé deux refus polis, Israël considère qu’il n’a d’autre choix que de menacer de passer à l’action. D’ailleurs, Israël est prêt militairement : le 5 septembre ont commencé les plus grandes manœuvres jamais organisées depuis vingt ans dans le but officiel de simuler un conflit majeur avec le Hezbollah : avions, sous-marins, camions drones et des dizaines de milliers d’hommes et de réservistes ont même été mobilisés pour donner à cet exercice une idée de l’ampleur de la menace.
Lors de la dernière confrontation à l’été 2006, à l’époque où la milice du Parti de Dieu n’était qu’une force paramilitaire relativement modeste, Tsahal avait perdu 119 hommes, plusieurs Merkava et même une corvette. Onze ans après, les Israéliens savent qu’ils risquent plus gros.





