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[Théâtre] Jeanne, ses juges, et nous

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Publié le

11 octobre 2022

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Le meilleur des mondes est déjà là, mercantile, déshumanisé et féroce. Fabrice Hadjadj en imagine les développements logiques et suscite la figure de Jeanne d’Arc à son procès pour nous dire qu’il nous appartient de résister sans attendre que les puissants s’engagent.
jeanne et les post

Il sera une fois la DéMo, la démocratie mondiale. Tout ne sera plus que paix, clonage, productivité et divertissement. Libérés de différents soucis, comme se reproduire, avoir des convictions et penser, la posthumanité vivra un rêve éveillé : programmés avant leur naissance, accouchés depuis des utérus artificiels, assistés en permanence, euthanasiés à point et compostés responsablement, les posthumains connaîtront enfin le paradis terrestre où toute douleur peut être effacée des mémoires et où le métavers permet toutes les rencontres et toutes les fusions.

Mais dans la pièce de Fabrice Hadjadj, Jeanne et les posthumains, tout se détraque ! Voilà qu’une jeune femme, Joan 304, employée chez ArkMarket, a conçu naturellement, horresco referens ! un enfant, avec l’aide prétendument involontaire d’un homme, le tout sur les conseils d’un « ange ». Comment diable cette caissière (excellemment interprétée par Jeanne Chauvin), conçue pour être servile, a-t-elle pu ainsi contester son déterminisme, affirmer l’animalité de l’humanité, prétendre qu’un monde spirituel existe objectivement et même qu’un humain peut exister sans être assigné à une tâche utile ?

Lire aussi : Fabrice Hadjadj : « Un peuple pose des actions à la mesure de ses chants »

Il faut juger Joan d’Ark, lui faire avouer son crime, lui faire comprendre que son ange n’est qu’une manifestation d’un trouble psychique ou la preuve d’une manipulation sophistiquée par les ennemis de la démocratie, il faut qu’elle consente à renoncer à elle-même. Nous assistons aux interrogatoires de Joan 304, plus feutrés que ceux que subit Jeanne d’Arc mais non moins hargneux : Vito 633 et Corolla 47 sont tout à la fois intrigués, inquiets et furieux (les acteurs réussissent parfaitement à être tout à la fois tendus par l’épreuve et conformes à l’autorité bénigne qu’ils représentent). Ils veulent que Jeanne rentre dans le rang. Qu’ils l’accusent d’être folle (Vito) ou complice malgré elle d’ennemis inconnus (Corolla), la démarche est la même : elle doit abjurer, reconnaître que ce qui la meut est un mensonge, elle doit abdiquer sa volonté et sa liberté pour réintégrer la loi commune, celle du marché qui a réglé le monde comme on organise une usine.

On connait Fabrice Hadjadj et sa plume merveilleusement ironique, qui invente ici les produits et services les plus grotesques – et donc les plus vraisemblables – opposant la fraîcheur d’une caissière de dix-neuf ans, qui aime écouter les oiseaux et s’émerveille de porter un enfant, au suave cynisme des publicités vantant la Playbox IV et sa capacité à vous faire sentir requin copulant avec une libellule (orgasme garanti) ou le Compost Universel qui recycle vos déchets corporels pour assurer votre éclairage nocturne ou vous-même pour chauffer la résidence (la pièce, écrite en 2014, en prend une actualité plus hilarante encore). Ces publicités ouvrent chaque acte, comme un chœur merveilleusement inconscient de la tragédie qui se joue, et leur bruit emplit la salle comme elles occupent nos cerveaux disponibles pas encore transformés en serveurs. Et les interrogatoires commencent, où tout est fait pour que Joan, qui est moins savante que les psychologues, admette qu’elle se leurre, qu’elle est leurrée : le géniteur s’est repenti de ses pulsions, les oiseaux qu’elle écoute sont des clones numérotés, la société qui l’emploie est prête à la rembaucher, il suffit qu’elle renonce, car ce roc minuscule défie la marche du monde et, sur cet écueil fragile, le Progrès risque de se fracasser.

Le spectateur se retrouve dans la situation intéressante d’une pièce anachronique qui est pleinement de son époque, d’un hommage à un siècle de science-fiction qui prouve à quel point les imaginations débridées ont été rattrapées et digérées par le siècle

Les psy ne l’accusent pas, ils veulent l’aider, nappant leurs menaces d’un care écœurant : on croirait les partisans de l’euthanasie ou de la GPA nous décrivant à quel point sont éthiques leurs souhaits et doux leurs avenirs, et Joan face à Vito est tout autant Smith opposé à O’Brien dans 1984 que nous-mêmes soumis aux discours médiatiques et politiques unanimes sur tant de sujets où il semblerait, pourtant, que le doute est permis et même l’hésitation nécessaire.

Le spectateur se retrouve donc dans la situation intéressante d’une pièce anachronique qui est pleinement de son époque, d’un hommage à un siècle de science-fiction qui prouve à quel point les imaginations débridées ont été rattrapées et digérées par le siècle, d’une actualisation médiévale qui prouve à quel point le tragique est de tous les temps. La mise en scène de Siffreine Michel, qui a élagué le texte tout en lui gardant sa cohérence, sa vivacité et son style, souligne intelligemment le paradoxe en installant toute la scène non pas dans un décor futuriste évoquant les publicités de Neom mais dans le décor cosy d’un cabinet de psy, meubles vintage et plantes suspendues. De belles personnes y essaient d’assassiner l’âme de Jeanne en toute bienveillance. Son combat, intense, est admirable et, comme dans toute bonne tragédie, le spectateur est renvoyé à son propre destin.


Jeanne et les posthumains de Fabrice Hadjadj. Mise en scène de Siffreine Michel. Avec Jeanne Chauvin Sybille Montagne et Fabien Oliveau. L’Auguste Théâtre, 6, impasse Lamier, 75011 Paris. Réserver en ligne sur billetreduc.com

Représentations à 20h : – mardis 11, 18, 25 octobre – mardis 8, 15, 22, 29 novembre – vendredi 18 novembre – samedi 19 novembre – dimanche 20 novembre

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