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[Musique] Post-punk : la résurrection

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Publié le

25 octobre 2022

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Froid, sombre et nerveux, le post-punk s’accorde bien à l’atmosphère de l’époque. Cela tombe bien, depuis dix ans, une nouvelle vague déferle depuis le monde anglo-saxon. Retour sur les bonds, les éclipses et ces quatre décennies de déprime énergique.
post punk

En plus de leur vilaine tendance à donner sans cesse leur avis, les critiques musicaux passent aussi leur temps à étiqueter, classer, ranger dans des cases, sortir de leur chapeau des styles, des genres et des sous-genres. Les sous-cultures en ont fait naître par centaines. Art rock, krautrock, deep house, dancehall, UK Garage, acid techno, dubstep, polka psychédélique : nous pourrions continuer la liste jusqu’à demain. Parfois, des genres meurent, tombent dans l’oubli, puis renaissent. Nous pourrions dire communément que les modes sont cycliques ; nous pourrions aussi penser que des époques se font écho par leurs ressemblances. Dans le cas précis qui m’amène à écrire cet article, nous assistons à une forme de résurrection d’un de ces styles musicaux tombés en désuétude depuis des décennies, et qui, depuis quelques années vit de nouveau, peut-être plus fort que jamais.

Fils de la tornade punk

Le post-punk naît, comme son nom l’indique, quelque temps après la vague punk démarrée en 1976avec les Sex Pistols, The Clash, The Damned, pour citer les incontournables, en Angleterre ; The Ramones, Richard Hell, The Dictators, Johnny Thunders & The Heartbreakers aux États-Unis. Les gamins qui avaient été biberonnés aux hymnes sous amphétamines de ces écorchés, plein de guitares saturées et d’attitudes provocatrices, mais trop jeunes pour faire partie de cette scène punk, ont pour certains créé peu de temps après ce nouveau mouvement. Parmi eux, des groupes aussi différents que Joy Division, Gang Of Four, Magazine, Wire, Cabaret Voltaire, Bauhaus, The Fall… Ce qui les réunit ? Une attitude frondeuse issue du punk mais alliée à un son plus froid, des paroles plus sombres, une rage contenue et mêlée à une mélancolie brumeuse, une introspection plus poussée, une attaque plus frontale et idéologique des mécanismes capitalistes, parfois une forme de romantisme noir, une façon plus sèche de jouer de leurs instruments et qui s’éloigne beaucoup plus directement des standards du rock’n’roll que leurs aînés.

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Une seconde vague en 2000

Comme en 1814 lors de la Restauration monarchique avec à sa tête couronnée le sympathique Louis XVIII, des mouvements musicaux reviennent parfois (plus souvent, hélas) ainsi que les régimes politiques, c’est-à-dire avec des modifications essentielles. Les Anglo-Saxons parlent alors de « revival ». À quand remonte ce revival post-punk ? Il serait difficile de donner une date précise, d’autant que deux vagues peuvent être distinguées. La première eut lieu au tout début des années 2000. En ce temps, une explosion créatrice donnait naissance à des groupes importants : Interpol, The Killers, Franz Ferdinand, The Rakes, The Futureheads, Bloc Party, Maximo Park… Pour certains d’entre eux, le lien avec le post-punk de la fin des années 70 et du début des années 1980 existait, bien que les différences soient notables. Si nous devions résumer, il faudrait dire que les derniers avaient fait le choix de tailler leurs titres dans un moule infiniment plus pop que les premiers. Malgré ça, et peut-être à tort, les critiques ressortirent de leurs tiroirs à étiquettes le terme « POST PUNK ». En ce temps, on téléchargeait encore péniblement et avec excitation sur Emule les albums qu’on ne pouvait s’acheter, l’argent de poche ayant été dilapidé dans des bouges sordides où la fumée de cigarettes produisait, sans que nous le sachions encore, ses dernières brumes. Nous tricotions notre culture musicale avec une obsession pour le passé qui confinait à un goût alors inconscient pour la réaction.

Ce qui les réunit ? Une attitude frondeuse issue du punk mais alliée à un son plus froid, des paroles plus sombres, une rage contenue et mêlée à une mélancolie brumeuse, une introspection plus poussée, une attaque plus frontale et idéologique des mécanismes capitalistes, parfois une forme de romantisme noir

Sous le règne de Theresa May

Au milieu des années 2010, des groupes venus en grande partie d’Angleterre (ce mouvement est resté plus que confidentiel aux États-Unis) ont renouvelé le genre d’une manière plus abrasive et plus puissante que ceux qui les avaient précédés. Arrivèrent dans un grand courant d’air les Fontaines D.C, Shame, IDLES ou Life. Si Margaret Thatcher est une des causes du mouvement punk (période de chômage de masse et crise sociale), Theresa May et Boris Johnson, eux, peuvent se féliciter d’avoir enfanté d’autres de ces rejetons qui les détestent. Plus directement hargneuse, organique, physiquement incarnée, la musique de ces jeunes Britanniques renoue avec l’énergie punk des débuts, tout en conservant ce qui faisait le sel du post-punk originel : basse massive, batterie puissante et parfois tribale, chant qui fuit les mélodies acidulées, claviers parfois utilisés… Cette scène aussi irritante (il suffit d’entendre les lieux communs idéologiques d’un groupe comme IDLES pour se faire une idée) que rafraîchissante dynamise aujourd’hui l’ensemble d’une scène rock mondiale, qui, comme notre civilisation, tend à disparaître ou à rester sagement dans sa niche.

Fontaines D.C. vs Idles

Déjà évoqués dans un précédent numéro de L’Incorrect (avril 2022), les gars de Fontaines D.C font figure de leaders quasi-incontestés de cette nouvelle scène musicale. Couronnés dernièrement par le magazine NME comme le meilleur groupe international de l’année 2022, les Dublinois sont devenus les champions du renouveau post-punk. Avec un dernier album (Skinty Fia) sensationnel, le bras-de-fer avec les insupportables IDLES a pris fin par une victoire éclatante de Fontaines D.C. Ce duel fictif résume à lui seul le meilleur et le pire de cette renaissance. Quand les Irlandais de Fontaines D.C nous fascinent par une morgue juvénile que l’on n’avait sans doute pas vue depuis les frères Gallagher, IDLES nous fatiguent les oreilles et les yeux en jouant les rebelles à barbe pour marchés de légumes bio. Avec un programme politique aussi puissant et profond que celui de Greta Thunberg, les bobos enragés de Bristol illustrent bien la parfaite niaiserie des rebelles progressistes.

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Les nerveux sont le sel de la terre

Sans doute l’atmosphère générale de notre Occident anémié, décadent, fatigué, bourré d’anxiolytiques et de solitude n’est-elle pas pour rien dans le retour de cette rage douloureuse qui se fait entendre dans les salles de concerts de Dublin à Paris, de Londres à Berlin. À la naissance de ce mouvement, il y a maintenant plus de quarante ans, les musiciens se faisaient photographier emmitouflés dans leurs longs trench-coats ou leurs cabans de marins devant des usines désaffectées. Leurs parents vivaient souvent misérablement et eux divorceraient sans doute plusieurs fois dans leur vie. Tout cela se faisait entendre dans leurs froides mélodies. Aujourd’hui, et chaque jour un peu plus éloignés du sens, de l’horizon et de l’avenir, nous voyons tous ces jeunes gens pâles crier dans le vide d’un monde sans Dieu. Avec de nouvelles nuances essentielles, ils utilisent encore ce qui libérait jadis les âmes de leurs aïeux. Et Ian Curtis chantait déjà pour lui et ceux qui lui succéderaient un jour : « Voici les jeunes hommes, le poids sur leurs épaules / Nous avons frappé aux portes de la chambre la plus sombre de l’Enfer / Nous nous sommes vus comme jamais auparavant / Portraits du traumatisme et de la dégénérescence / Les peines que nous avons endurées n’ont jamais cessé ». Ainsi, les nerveux, qui sont le sel de la Terre, se tiennent par la main dans l’Éternité. 

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