Un an déjà que le rapport de la Ciase (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église de France) est paru, et nous avons tous eu du mal, collectivement, nous les catholiques de France, à le prendre sérieusement pour ce qu’il était : au-delà de la querelle des chiffres (300 000 victimes supposées sur 60 ans, pour 3 000 à 4 000 prédateurs sexuels dans cette Église de France), il s’agissait de réaliser l’ampleur des dégâts et, partant, de comprendre ce que pouvait dire « systémique » en l’occurrence.
Était-ce qu’une organisation pédocriminelle s’était hissée à la tête de notre Église ? Sinon, plus sérieusement, qu’un certain nombre de prédateurs avait pu abuser en toute tranquillité d’enfants et d’adolescents, bénéficiant du silence naïf de leur hiérarchie ? Ou encore même, et pire, que le fidèle catholique avait pris ça à la légère, supposant que cela faisait partie du jeu de la nature humaine déchue ? Toujours est-il que le scandale, après vingt ans de tergiversations, de bonne volonté et de certains progrès dans le traitement de ces affaires, a fini par enfin éclater.
En établissant notamment un « Tribunal pénal canonique interdiocésain », l’Église de France vient de réinventer, sans le savoir, le fonctionnement de l’Inquisition. On en saurait trop s’en réjouir
Le scandale est qu’au-delà des cas précis de prêtres prédateurs, leur hiérarchie, et notamment nombre d’évêques, a refusé de prendre la mesure des crimes et délits, déplaçant des criminels de paroisse en paroisse sans en avertir personne, et refusant de discriminer parmi les candidats au sacerdoce. Manque de prudence donc, mais encore plus, manque d’intelligence et de sagesse.
Ainsi, ce que l’on sait aujourd’hui, qui est inouï, c’est qu’onze évêques, qui ne seraient plus en fonction, seraient ou auraient été mis en cause dans des affaires d’abus sexuels selon Mgr de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, parmi lesquels trois pour « non-dénonciation », dont l’un a été mis hors de cause, et un autre est mort ; restent huit dont l’on ne sait pas tout.
Sans doute cela recouvre-t-il les cas de Mgr Di Falco (qui n’est pas condamné à l’heure actuelle), de l’ancien évêque de Dax Hervé Gaschignard (pour « comportement inapproprié » avec des adolescents, reconnus, mais classés sans suite), de Mgr Lafont, évêque émérite de Cayenne (la procédure est en cours), de Mgr Guyard, décédé et noncondamné, de Mgr Santier, émérite de Créteil, dont les crimes auraient été dissimulés (procédure en cours), du cardinal Ricard, bien sûr ; enfin de Mgr Jean-Pierre Grallet, archevêque émérite de Strasbourg qui avouait en ce mois de novembre avoir eu, dans les années 80, des « gestes dé- placés » envers une « jeune femme majeure ». Si c’est bien le cas, il demeure encore un évêque coupable inconnu. Et combien de prêtres, retraités ou en exercice ? Bien malin qui le saura.
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Le discrédit est donc général et le doute jeté sur n’importe qui désormais, ce qui est terrifiant pour le fidèle comme pour le pasteur aux saines mœurs. La bonne nouvelle tient dans la réaction enfin coordonnée et intelligente de fidèles catholiques, qui tentent de sortir des vieux clivages sociologiques, tels que « tradis » contre « progros », pour enfin remettre le clergé à sa vraie place.
Ainsi le collectif « Agir pour notre Église » lancé il y a plus d’un an rassemble des laïcs de tout bord et utilise une pression médiatique assumée, comme le hashtag #Sortonslespoubelles, pour avertir les évêques que, quoi qu’ils fassent ou ne fassent pas, toutes les affaires finiront par sortir, et qu’il vaut mieux qu’elles sortent le plus vite possible. L’autre bonne nouvelle, c’est que sans s’en rendre compte, en établissant notamment un « Tribunal pénal canonique interdiocésain » pour dépayser ces affaires et éviter que les prélats soient juges et parties avec leur clergé, l’Église de France vient de réinventer, sans le savoir, le fonctionnement de l’Inquisition. On en saurait trop s’en réjouir.





